Alain. C’est le prénom qu’on m’a donné. Je préférerais m'appeler Natacha. Vous m’avez peut-être croisée dans les réunions du Caritig. Aucune transformation n’est commencée ; pourvu qu’elle soit complète. Mon travail ? Je suis infirmier psychiatrique dans un petit foyer de post cure en Champagne.
Si j’écris cet article, c’est pour vous faire partager mes réactions à la lecture du dernier CDT et vous présenter à cette occasion mon point de vue. Notamment à partir du texte intitulé " le miroir cicatrisé ", ce qui me permettra d’aborder le thème, très intéressant, de l’androgyne, et aussi du " Têtu n°2 ", afin de traiter un sujet plus délicat peut être, à savoir les critères sexuels dans la société.
Ce n’est pas parce que j’exerce dans le secteur psychiatrique que je possède un quelconque savoir ou que je détiens la vérité : je ne fais ici qu’exprimer une opinion personnelle, tout empreinte de subjectivité. Mon seul souhait est d’y parvenir dans le respect de chacun, sans intention de blesser qui que ce soit.
Ton parcours, Sister Drag King, m’a laissé assez perplexe. J’admire la finesse avec laquelle tu analyses ta situation ; tu poses aussi très clairement le problème de " l’indifférenciation ". Quel courage de s’exposer ainsi ouvertement ! La solution que tu as choisie, et que je ne jugerai pas, amène quelques interrogations d’ordre général. J’ai l’impression que tu refuses de te déterminer, ou plus exactement que tu cherches à obtenir les avantages des deux sexes. A ce propos, tu " supportes mal la souffrance liée au féminin ", comme la ménopause. Par contre, je saisis difficilement ta position : est-ce que tu oscilles entre le pôle masculin et le pôle féminin, ou est ce que les deux coexistent à part égale en toi ? Tu sembles même vouloir créer une entité au-delà de cette dichotomie. C’est ce qui ressort, par exemple, quand tu emploies l’expression " franchir la barrière des sexes ". Tu opterais pour l’hermaphrodisme, dis-tu ? L’hermaphrodisme est une anomalie organique, celle d’un corps qui présente à la fois des caractères sexuels masculins et féminins. Tu qualifies ton âme d’androgyne. L’androgyne est un être mythique, constitué de l’union d’un homme et d’une femme (avant leur séparation). En essayant de cerner ta conception, j’ai le sentiment qu’elle s’apparente plus à l’idée d’un troisième sexe, de quelque chose de neutre. Et à moins que cela existe sur une " autre planète ", cela n’appartient pas au domaine de la réalité. Je doute que tu en aies pleinement conscience, même en évoquant la " puissance de ton imagination " et ce qu’elle te permet d’éprouver. (Une note en passant : si tant de gens étaient absents à la dernière assemblée du Caritig, c’est, je pense, parce qu’ils n’ont pas envie de savoir ce qui se passe vraiment au-dessous de la ceinture). Évidemment que les sciences humaines se trompent, ou que les limites entre les sexes sont floues ; je reviendrai sur ces points. Cependant, je crois qu’on a intérêt à tenir compte de la distinction entre les sexes. Ne serait ce que sur le plan physique, la différence est irréductible. Notre corps nous appartient, c’est sûrement la seule chose qui soit vraiment à nous. Mais personne ne dispose de son genre, pas même les transsexuels. Pourquoi jouer les apprentis sorciers ? Le risque est grand. Avec un thérapeute, le cheminement que nous pouvons effectuer c’est tenter de s’adapter à la réalité, gérer le décalage qui s’est produit entre le psychique et l’organique. Personnellement, je constate que les troubles de l’identité de genre tels que le transsexualisme correspondent d’avantage à un rejet de son assignation sexuelle, plus qu’à un désir initial d’appartenir au sexe opposé. J’en veux simplement pour preuve le nombre de ceux qui ne pratiquent pas d’intervention chirurgicale, bien qu’ils mettent en avant d’autres raisons. Voilà ce que je ressens à ce moment de mon évolution ; probablement que plus tard, je changerai d’avis.
De toute façon, mes arguments paraissent bien faibles à côté de ta réussite éblouissante, de l’équilibre que tu as trouvé entre ton esprit et ton corps. Mais qu’en est-il de notre place dans le groupe ? La société est elle prête à nous accepter ? J’en doute beaucoup. Au fil des pages, les expressions revenant le plus souvent ont trait au respect. Poignant appel à la reconnaissance. Puisse t-il être entendu. Faut-il alors se révolter ou s’adapter ? Armand parle d’une communauté qui " rentre dans le moule ", d’individus " normalisés ". Attitude caractéristique, dont les transsexuels (et j’en suis) portent une part de responsabilité. Mais cette espèce de conformisme exacerbé au fond s’explique aussi par le fait que les transsexuels cherchent un modèle auquel s’identifier, et autant le prendre parfait, de plus, il y a un chirurgien à convaincre, donc autant s’exprimer simplement. Maintenant, ce que je trouve inexcUSAble, c’est le comportement de certains transsexuels envers d’autres populations, les homosexuels ou les travestis. Comme s’ils se vengeaient du rejet qu’ils subissent de la part de la majorité en rejetant à leur tour une minorité ; ils créent ainsi la pire des situations : être exclu parmi les exclus. Ce type de mécanisme est bien connu, qui consiste à déclarer l’autre différent, et par conséquent à le maltraiter, pour se rassurer sur sa normalité et être admis officiellement. Seulement, la pureté est un absolu et en tant que tel, une utopie. Revenons sur le rejet par la société des phénomènes marginaux. Les troubles de l’identité de genre remettent en cause l’ordre établi, les valeurs de base. Ils renvoient chacun à sa condition de représentant d’un seul sexe, à sa propre irrésolution quant à sa détermination sexuelle. Dans les injures qu’on nous envoie, quand ce ne sont pas des coups, je perçois l’angoisse de personnes déstabilisées, et parfois le désir inassouvi de transgresser les règles. Loin de moi l’envie de supprimer la loi ou de détruire les repères : l’anarchie conduit au chaos ; ce n’est pas souhaitable. Néanmoins, je crois que qui veut s’attaquer aux critères de définition d’un transsexuel doit s’attaquer aux critères de définition d’un homme ou d’une femme car à mon avis, ce sont le mêmes. Je précise bien que, pour moi, il s’agit d’analyser ces critères pour ce qu’ils valent et non de récuser leur utilité en tant que critères. A ce moment de la réflexion, il est alors permis de se poser les véritables questions, à savoir qu’est ce qu’un homme ou qu’est ce qu’une femme. Chacun se rendra aisément compte qu’il n’y a pas de réponse. Ou du moins, une multitude de réponses, autant qu’il y a de sociétés, à diverses époques, et dans une société donnée, autant d’individus, de milieux et d’âges variables. Parce que je suis convaincu qu’en plus d’être une donnée biologique, la notion de "sexe" est aussi et surtout une donnée culturelle (je laisse ici volontairement de côté l’aspect psychologique). C’est la culture qui impose une limite nette entre les sexes, qui permet d’affirmer avec certitude que tel caractère est féminin ou masculin ; c’est elle qui définit les rôles confiés aux femmes ou aux hommes. Si les critères sexuels ont un sens et qu’ils respectent la justice, ils seront acceptés par les personnes et les rapports entre les sexes seront harmonieux. Bien que j’aie insisté sur le fait que les critères sexuels sont en constante évolution, et donc relativement précaires, mon opinion est qu’ils sont indispensables au bon fonctionnement d’une société et au bien être de ses membres. En favorisant la diversité, ils sont source d’enrichissement ; ils aident chacun à se définir afin de trouver sa place. Nos modèles actuels soulignent peut-être trop les différences entre les hommes et les femmes, en ignorant ce qui les rapproche aussi. Au niveau individuel, cela se traduit par la peur des hommes face à leur part de féminité, ce qui les pousse à dominer les femmes. Depuis les années 60, les changements suivent une bonne voie et je suis plutôt optimiste pour l’avenir. Pour résumer ce passage un peu long et confus, je pense que les hommes et les femmes sont différents et semblables ; que la culture définit essentiellement les différences plus que les similitudes ; que ces différences, même si elles paraissent arbitraires et évoluent, sont nécessaires, tant pour la société que pour ses membres. A chacun de se situer, homme ou femme, en tentant d’intégrer sa part de féminité pour un homme, ou l’inverse. " Pas la peine de réfléchir si le geste que je vais faire ou la phrase que je vais de dire sont masculins ou féminins " ; pourtant, si j’agis ou que je parle d’une certaine façon, ce sera forcément perçu sur un mode masculin ou féminin. " Libérons-nous dans notre identité individuelle " ; y-a-t-il d’identité sans qu’elle soit sexuée ?
Voilà à peu près tout ce que je voulais dire. J’espère que je n’ai pas paru trop sévère et que je n’ai dérangé personne. Avant d’entreprendre une démarche comme la nôtre, il faut s’interroger. Plein de thèmes me viennent à l’esprit, que d’autres aborderont, j’espère. Le regard sur son corps, le jugement de l’entourage, les épreuves en cours de transformation, la vie après l’opération. Même s’il ne s’agit que de quelques lignes, Armand sera sûrement ravi... Je voudrais que les filles se manifestent d’avantage que jusqu’à présent : prenez la plume, puisque l’occasion vous est offerte. Par exemple, d’où vient que des transsexuels soient homosexuels ? Est-ce une étape de leur identification ou un désir profond de l’autre sexe ? Pourquoi les transsexuels se montrent si revendicateurs face aux experts ? Impatience devant l’incompréhension ou angoisse de n’être rien ?
Malgré mon discours un peu catégorique, je tiens à réaffirmer mon soutien à une association telle que le Caritig. Je salue d’abord l’excellente initiative de publier la revue CDT. Le principe d’accueillir tous les troubles du genre offre un bel exemple d’ouverture. Personnellement, cela me demande un effort de tolérance envers des non-transsexuels, négligeable comparé à ce que cet échange avec des gens différents peut m’apporter. Et on ne le répétera jamais assez : personne n’a le droit de se moquer de quelqu’un qui souffre.
| Haut Retour à la page d'accueil |
||
|
|
||
| Page mise à jour : | Page maintenue par Léa | © 1997 CARITIG |