Un des plus célèbres travestis de l'Histoire, le Chevalier d'Éon, a inspiré le nom d'éonisme pour désigner cette pratique du travestisme ; il/elle reste une référence après plusieurs siècles. Lieutenant des Dragons, agent secret, s'insinuant dans les bonnes grâces de l'Impératrice Élisabeth de Russie, vêtu en femme à 27 ans... mon propos n'est pas ici de résumer la vie de la Chevalière d'Éon, qui souleva la polémique à une époque où le travestisme était sévèrement réprouvé par la religion. On peut dire à ce propos, que la religion évoque des motifs ayant rapport à ce qui est "nature" et "contre-nature", pour porter le discrédit ou l'interdiction sur le travestisme, alors qu'en fait cette désapprobation cache une lutte contre les croyances païennes qui pratiquaient des travestissements rituels ou magico-religieux, et honoraient des divinités hermaphrodites, par exemple en Grèce antique dans certaines cérémonies de mariages, ou cérémonies dyonisiaques ; à Chypre, l'on vénérait une Aphrodite barbue. On retrouve des dieux bisexués en Amérique du Nord, en Australie, en Polynésie, honorés comme dieux de la fertilité. On peut citer aussi le chamanisme dont les prê-tres guérisseurs sont souvent cos-tumés avec des accessoires évoquant la bisexualisation. Mais fermons la parenthèse "spirituelle" pour l'instant.
La notion de travestissement est très étendue et ne recouvre pas seulement une réalité érotique. Ce qui vient en premier à l'esprit, c'est le travesti homme en femme, qui utilise des vêtements provocants et féminins pour la prostitution, ou le spectacle de cabaret. Ces deux réalités existent mais ne sont pas les seules, et je veillerai à étendre le traitement du sujet à d'autres dimensions culturelles.
En parlant de culture, on peut évoquer la tradition des "berdaches" chez les Indiens d'Amérique du Nord, hommes habillés en femme, ayant des occupations de femmes et tout à fait acceptés en tant que "troisième sexe" (voir par exemple, "Petit Cheval" dans le film "Little Big Man" avec Dustin Hoffmann). Ces êtres sont intégrés pleinement au fonctionnement de ces sociétés. On trouve même des chamanes berdaches, très puissants et jouissant d'une grande considération dans ces sociétés primitives. Leur statut de travesti les relie à la di-mension d'une forme d'androgynie spirituelle. Il ne faut pas oublier que ceux qui sont étiquetés psychotiques ou marginaux dans nos sociétés blanches et occidentales, se trouvent valorisés dans ces sociétés-là.
Mais ces berdaches se trouvent presque à la limite du "transgendérisme" puisqu'ils vivent leur travestisme de manière extrême et permanente, et que cela conditionne leurs activités et rôle social. Qu'en serait-il s'ils avaient accès à des possibilités de modifications corporelles ? A défaut d'une plus ample connaissance du sujet, je m'arrêterai là dans les suppositions.
On retrouve cette forme d'intégration sociale, chez les femminielli de Naples, hommes travestis pratiquement tout le temps en femmes, qui participent activement à la communauté napolitaine (voir revue "Masques", été 1983). Chaque ruelle de Naples a son femminiello, accepté par ses voisins, et qui s'occupe d'activités traditionnellement réservées aux femmes, phénomène un peu similaire à celui des berdaches.
L'observation du travestisme pourrait nous entraîner dans un tour du monde jusqu'au Japon, dans la tradition des onnagatas (personnages féminins) qui interprètent les femmes dans un travestisme théâtralisé qui rejoint la dimension du grand art. On retrouve le travestisme théâtral dans nos cabarets avec leurs spectacles transformistes, dans une démarche plus populaire. Si certains regrettent parfois que le spectacle soit la seule activité professionnelle qui s'ouvre facilement aux parias de la transgression du genre (travestis, transgendéristes), je me permettrai d'y voir, moi, une valorisation de l'image de la personne par le biais du spectaculaire, dans le cas bien sûr où le spectacle soit d'un minimum de qualité.
Ouvrons à ce propos une parenthèse sur les artistes transformistes. Ce sont des personnes qui gagnent leur vie en amateur ou en professionnel en montant sur les planches, dans des numéros travestis, des imitations plus ou moins interprétées, fidèles ou comiques, de grandes stars féminines de la chanson ou du cinéma. C'est là que leur travestisme acquiert une dimension théâtrale. Exaltation de cette théâtralité par des créatures outrancières, qui semblent venus d'autres galaxies du genre : nos drag-queens des années 1990, pe-tits-enfants des rock-stars en pail-lettes des années 1970, où des vedettes efféminées ont instauré l'image du troisième genre. Entre les chanteurs à minettes et les crooners virils, on trouvait là des modèles d'identification androgyne : Ziggy l'homme qui venait d'ailleurs, Boy George, les New York Dolls...
On pourra dire que les drag-queens sont un phénomène commercial de mode, sans doute tant il est vrai que la mode, de tous temps a eu d'étroits rapports avec le genre, puisque c'est aussi le costume qui exalte et différencie des genres ; le costume est un signal des us et des coutumes, par le biais de la mode. Les drag-queens cristallisent et exagèrent l'expression du travestisme dans la communauté gay. On pourra évoquer aussi les "crossdresser drags", travestis pour l'activisme politique et social, représentants de la "Queer Pride" au États-Unis - queer signifie "folle tordue, bizarre" - et c'est une expression de la culture gay. On pourrait classer dans cette dernière catégorie de travestis les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence, qui utilisent le biais théâtral d'un travestisme religieux et comique dans leur lutte contre le sida.
On peut voir que le travestisme recouvre de bien diverses notions. Se travestir pour s'amuser, pour la scène, par tradition, par besoin, pour des raisons érotiques, ou de nécessité psychiques comme les transvestis. Un exemple de ce dernier cas : Charlotte von Mahlsdorf, à qui Rosa von Praunheim a consacré un film : elle se dit "un esprit féminin dans un corps masculin", vivant habillée tous les jours en femme toute simple. Là, point d'outrances, d'extravagances, ni de paillettes. Un être, qui éprouve le besoin de vivre et de se mouvoir habillé en femme et qui affirme avec candeur, courage et générosité : "Je suis ma propre femme" (voir article "Adorable Charlotte", CDT n° 5 mars-avril-mai 1996).
Un exemple brillant et sulfureux de travestisme fétichiste (se travestir pour obtenir une excitation érotique) : Pierre Molinier, l'androgyne ténébreux du surréalisme, peintre bordelais, ami d'André Breton, photographe érotique qui se mettait en scène lui-même pour se représenter en guêpière, bas noirs ou résilles, et qui aura donné à l'érotisme fétichiste une véritable dimension artistique. Provocatrice et scandaleuse peut-être, mais aujourd'hui en passe de reconnaissance (voir récente exposition Molinier à Paris).
Pour rester dans cette même époque, citons aussi Barbette, artiste travesti, acrobate de cirque qui eut les faveurs littéraires de Jean Cocteau (voir "Le numéro Barbette", texte de Jean Cocteau, photos de Man Ray, éditions Damase). Une de ses collègues fut un jour absente, par accident ; il revêtit alors son habit de scène, un habit féminin, et se prit au jeu. Trapéziste équilibriste, Barbette, jeune Américain de 26 ans, enchantera le music-hall parisien. C'est là que l'on verra l'art du geste et du costume élevé à l'un de plus hauts degrés.
J'ai repris ici, pour ce sujet du travestisme, les nuances de la "transgender umbrella" : "crossdresser drag", "transvestite fetischist", "transvestite".
Le transvestisme féminin connaît lui aussi des références historiques, des personnages célèbres : George Sand, Radclyffe Hall, Claude Cahun...
Le phénomène est différent de nos jours car il part d'une situation diamétralement opposée à son inverse masculin. Il est autorisé à une femme de s'habiller en pantalon, en homme, voire de porter des accessoires masculins plus ou moins féminisés (cravates, pataugas, gros godillots). Depuis l'émancipation des femmes, orchestrée par les féministes et les garçonnes des années 1920, qui coupèrent leurs cheveux, fumèrent le cigare et arboraient scandaleusement le frac, la masculinisation de l'allure des femmes est devenue banale. Modèle de l'uniformisation du "look" unisexe : le trio incontournable et rebattu du jean - T.shirt - baskets...pas d'aspects excitants dans ce travestisme !
S'il est permis pour les femmes de porter un habit masculin socialement, si l'on peut sortir dans la rue sans trop risquer les cailloux ou les quolibets (du moins, dans nos contrées...), les femmes ouvertement masculines ("butch" : "camionneuses"), subissent parfois une certaine discrimination. Elles n'étaient pas toujours regardées d'un oeil bienveillant, même au sein des troupes féministes, et encore moins par l'opinion commune. On leur reproche de pas savoir être "féminines", comprenez : "agréables à regarder". Obligation de charme, devoir de séduction, chosification. Ainsi une postulante à un emploi de secrétaire, si elle veut optimiser ses chances, se voit vivement recommander de porter la jupe, que cela lui plaise ou non. Certaines filles vivent comme un carcan, le "harnachement" féminin : bas qui filent sans cesse, ta-lons hauts casse-gueule, jupe étroite... et au vu de leur allure sportive ou gauche, sont qualifiées de "garçons manqués". Elles le regrettent parfois, en souhaitant une féminité, une gracieuseté difficilement accessible à leurs gestes lourds.
Mais dans l'ensemble, il est tout à fait possible pour une femme de vivre quotidiennement habillée en homme, bien plus facilement que l'inverse. Nous observerons à ce propos, les transsexuels FTM vêtus d'emblée de manière masculine, alors que les transsexuelles MTF sont obligées de se contenter de la neutralité d'un pantalon et d'un pull pendant le temps de leur transition, pour ne pas trop choquer tant que la transformation de leur corps n'est pas entièrement terminée, et leur identité complètement affirmée.
Certaines femmes sont tout à fait en harmonie avec elles-mêmes en ayant un "genre" tout à fait masculin, sans vouloir modifier leur corps. Elles ne sont pas considérées comme des travesties, mais comme des femmes masculines et passent quasiment inaperçues. Ces femmes apparaissaient comme des travesties à l'époque où les interdictions et les réprobations sociales étaient plus vivaces. Colette porta l'habit d'homme, s'assimilant ainsi à la frange littéraire et subversive de l'époque. Marlène Dietrich joua de l'ambiguïté en frac et en chapeau claque. Le côté sulfureux de l'interdit renforçait alors sa séduction teintée d'étrangeté.
Nous constatons encore, à de multiples reprises, que le genre est vécu de diverses façons suivant les personnalités, les époques, les contrées. Notons au passage qu'une des plus grandes figures de notre Histoire, fut brûlée, entre autres accusations de sorcellerie, pour avoir porté l'habit d'homme, l'armure de fer. Jeanne, premier drag-king de France, sorcière guerrière illuminée à qui l'Église et le Pouvoir ne pardonnèrent pas la transgression.
Pour rester dans les rangs guerriers des femmes viriles, nous nous réfèrerons aux Amazones, dont la tradition du sein brûlé me laisse empli d'interrogations. La pratique du tir à l'arc, à elle seule, justifie-t-elle l'atteinte à un tel symbole de féminité ? Cet acte ne serait-il pas symbolique, inscription dans la chair d'un renoncement à une part de féminité pour atteindre une part de virilité... féminine. L'étymologie d'"amazone" est : "sans mamelle". Cette explication n'est qu'une supposition, voire un fan-tasme...
Revenons au travestisme érotique, par le biais duquel des artistes ont pris le parti d'outrer ou de raffiner leur masculinité, de l'exalter. Voir par exemple les portraits photographiques de Del-la Grace, drag-king Anglais tra-vaillant sur son image, comme l'a fait avant elle Claude Cahun dans les années 1920. Se représenter, s'imaginer en homme et incarner son double au masculin, tel est le délicieux vertige narcissique que s'offrent ces femmes. "Herma-phrodykes" (hermaphro-lesbiennes), terme inventé par Della Grace, qui déclare : "Je fétichise certains éléments masculins que je préfère rencontrer chez une femme. Certains vêtements portés d'une certaine façon m'excitent : par exemple, un 501 porté très large et taille basse. Il m'est souvent arrivé de trouver tout à coup une fille incroyablement attirante dès qu'elle s'était collé des poils sur le visage, alors qu'elle ne me faisait ni chaud ni froid avant.".
Ainsi les éléments masculins deviennent érotisés et le travestisme féminin rejoint son homologue inverse, tout en gardant sa spécificité. Révélateur des rôles sociaux, ce travestisme peut avoir un aspect subversif, vécu parfois comme une forme de résistance aux assignations sexuelles traditionnelles. N'oubliez pas que s'habiller en homme fut parfois dans l'Histoire un moyen pour des femmes d'accéder à des statuts sociaux, à des possibilités qui sans cela leurs seraient demeurés fermés. Évidemment, le travestisme artistique des drag-kings ne s'offre pas comme une solution à la situation des femmes dans la société, mais comme un moyen ludique d'émancipation des stéréotypes sexuels.
Ces phénomènes de travestisme n'ont pas toujours reçu les suffrages de l'ensemble des gays, en particulier de certains qui développent une "rage" d'assimilation. Citons encore Della Grace : "Les limites à ne pas dépasser en matière de genre sont au moins aus-si bien gardées dans la communauté gay et lesbienne que dans le reste de la société. Les drag-queens et les camionneuses sont ressenties comme une gêne pour ceux d'entre nous qui préfèrent la solution de l'assimilation à la voie de la résistance". Les médias ont entretenu une certaine confusion dans les esprits, déjà peu renseignés en matière d'identité de genre. Évitons de confondre, à leur suite, drag-king et transsexuel FTM. Il est pourtant clair que se coller des poils sur le visage ou prendre de la testostérone sont deux démarches totalement différentes.
Autre opposition entre les deux travestismes : une femme habillée en homme dans la rue y gagne en territoire et en tranquillité, tandis qu'à l'inverse, un "travelo" subira les foudres des mâles, des vexations graveleuses au rejet manu militari. Travestisme : puissant révélateur de la situation sociale des sexes... ! Notons au passage l'aspect moralisateur et normalisateur de certaines expressions artistiques (films, chansons...).
Au sujet du travestisme féminin : l'héroïne de la chanson "Comme un garçon", autant que celle du film "Victor - Victoria", abandonne à la fin son blouson de cuir ou son frac pour redevenir une fille fragile entre les rudes mains viriles de son prince charmant. C'est une constante : "Je ne suis qu'une fille...". Idem, dans ce film allemand des années 1920 "Je ne veux plus être un homme", développant par ailleurs des aspects très subversifs pour l'époque... mais la fin sauve la morale. Toujours dans le domaine cinématographique, voici un exemple où le travestisme féminin rejoint l'érotique pédérastique : Charlotte Rampling dans "Portier de nuit". La gracilité de son corps lui donne une allure ambiguë, garçonnière ; elle danse en pantalon et casquette d'homme en masquant ses seins par des bretelles et des gants noirs, figurant ainsi un éphèbe devant un parterre d'hommes troublés par son charme androgyne.
Monoïk
| Haut Retour à la page d'accueil |
||
|
|
||
| Page mise à jour : |
Page maintenue par Charlène | © 1997-2002 CARITIG |