NOVICE AU CONGRÈS DE LA HBIGDA

"Apprendre est un processus, pas un produit". - Jérôme Bruner

Samedi 22 août 99, à 23 heures, heure de Londres, Richard Green, actuel président de la HBIGDA, clôturait la XVIème édition de l'Association.

Dimanche 23 août 99, Armand Hotimsky et moi sommes de retour à Paris. Ma mission (impossible!?) : faire un compte-rendu suffisamment complet et fidèle de cinq jours riches en événements. Ah, pourvu que mon optimisme... inébranlable (hum), mon moral regonflé à bloc et mon assiette de pâtes ne s'autodétruisent pas sous quelques jours.

Petite remarque avant de poursuivre. FTM, au CARITIG depuis cinq mois, "petit nouveau" dans la communauté trans., je porte donc un regard novice sur ce congrès.

Comme mentionné plus haut, cette convention s'est tenue à Londres car la tradition veut qu'elle se déroule tous les deux ans alternativement en Amérique du Nord et en Europe. A Vancouver en 97, elle est prévue au Texas pour 2001 avant de revenir en Europe en 2003.

Ah, Londres où l'accent local, le "cockney", déstabilise aussi (!) les Nord-américains ; où les chauffeurs des fameux taxis noirs conduisent comme des malades; où il faut quelques jours avant de regarder du bon côté en traversant la rue ; où les écureuils gris font leur show quotidien ; où vous regrettez dans la même journée de ne pas avoir de parapluie et d'être enfermé sans pouvoir profiter du soleil, etc. Oh, j'oubliais... les pubs : anglais ou irlandais, les pubs sont un "must" de la culture des Iles Britanniques. Rien de tel qu'une pinte (de bière ou de coca) pour remonter deux congressistes épuisés !

14 nations étaient représentées. Des pays comme les États-Unis, la Hollande, le Royaume-Uni et le Canada étaient venus en délégation. Pour les autres (Mexique, Allemagne, Belgique, Japon, Argentine, Suède, Norvège, Finlande), trois voire même un seul représentant. Comment ? La France ? Ah, oui...cherchez l'erreur : trois inscrits mais deux présents. Bon, je vous aide : deux (omni) présents et une apparition. Le pays de la liberté se désintéresserait-il du quotidien des quelques six milliers de ses citoyens transsexuels ? Un certain M. B. devait présenter un poster au cours d'une soirée prévue pour cela. C'était le mercredi soir, à partir de 20h. Les posters, des sortes de grandes affiches, étaient accrochés sur des panneaux. Chacun pouvait donc les lire à son rythme et en parler avec les auteurs qui étaient là pour répondre à nos questions. Nous avons vu 22 posters et pas celui de M. B. qui a tout de même osé se présenter le dernier jour pour le déjeuner ; il est resté une heure, histoire de serrer quelques mains.

Ce congrès de professionnels ouvert à tous aura réuni 165 personnes, logées en chambres universitaires ou dans les hôtels alentours. Enfin...ouvert à tous à condition de payer un droit d'entrée d'environ 3000 fr. et de se débrouiller en anglais.

De même qu'une langue rapproche des personnes de toutes nationalités, elle écarte d'office celles qui ne la parlent pas. On peut sans ouvrir la bouche tenir sa place au sein d'un groupe le temps d'une soirée par le regard, la présence mais pas pendant cinq jours au milieu d'une vingtaine de sommités mondiales de la dysphorie de genre. D'ailleurs, même pour les anglicistes, il était difficile de tout retenir tellement il y avait d'informations à enregistrer. Les sessions commençaient à 8h30 et se terminaient au plus tôt à 18h, au plus tard à 23h. Contrairement au congrès de Vancouver en 97, il n'y avait pas plusieurs "ateliers" en même temps répartis dans différentes salles mais un seul exposé à la fois en amphithéâtre. Les intervenants avaient 20 mn et pas une de plus, pour présenter les résultats de leurs travaux. En effet, un nouveau système en vigueur -une première sonnerie au bout de 15 mn et une deuxième 5 mn plus tard - les obligeaient à s'arrêter. Les premières victimes de ce système, visiblement surprises, n'ont pas pu aller au bout de leurs explications. Quant aux autres, soit elles "traçaient" (bip bip), soit elles faisaient d'elles-mêmes des impasses dans leur texte.

Au fait, HBIGDA, association Harry Benjamin, d'accord mais c'était qui ? Et oui, c'est pas comme le Port Salut, c'est pas écrit dessus! Apprenez, mesdames et messieurs, que cet homme a beaucoup oeuvré pour les transsexuels. Né en Allemagne, il l'a quittée en 1913 pour les États-Unis où il est mort à l'âge de 101 ans et demi (1885-1986). Il s'est vraiment intéressé à la question du genre en 1948 quand un de ses collègues médecin lui fit rencontrer une jeune MTF. Pendant les trente années qui ont suivi, il écouta, conseilla et aida plus de 1500 transsexuels pour qui il avait de la compassion et une authentique affection. Il est rapidement devenu le spécialiste nord-américain de la transsexualité et a écrit "Le phénomène transsexuel" en 1966. Personnage hors du commun, vrai "phénomène" aux idées radicales et révolutionnaires, il était curieux de tout, n'avait pas peur d'entendre ou de faire des choses inconcevables pour d'autres.

Il n'avait pas la grosse tête et mettait les trans' à l'aise. Une petite anecdote pour le plaisir : la veille de son 100ème anniversaire, il dit à ses amis que la première chose qu'il ferait le lendemain matin serait de se regarder dans la glace. Quand ils lui demandèrent pourquoi, il répondit : "...parce que ce sera la première fois que je verrai une personne de 100 ans! "Voilà pour celui à qui l'on doit l'organisation que l'on connaît et qui fut créée en 1978 par des professionnels. Avec le recul, je mesure la chance que j'ai eue de côtoyer cet été Leah Schaefer, la doyenne du congrès, et Christine Wheeler, deux amies et collaboratrices de cet homme peu banal.

On a aussi pu voir un film projeté sur grand écran et dans lequel d'anciens collègues de H. Benjamin ont parlé de lui. Parmi eux, figurait Charles Ihlenfeld qui a été son plus proche collaborateur.

Mercredi 18. 8h45. Ouverture officielle de ce XVIème symposium. Juste avant l'hommage fait à Harry Benjamin, nous avons pu entendre Lynne Jones, membre du parlement britannique. Elle a résumé la situation des trans' du Royaume-Uni et a cité deux exemples, signes que les mentalités évoluent.

Le premier exemple est celui de Haley, personnage de la très regardée série britannique "Coronation Street" (une sorte de "Hélène et les garçons" local). Le personnage de Haley est transsexuel et son apparition dans la série a suscité des réactions positives et encourageantes chez les téléspectateurs et dans la presse. Deuxième exemple : récemment, deux femmes policiers (policières ? il paraît que l'on peut dire une écrivaine, une professeure...) se sont mariées dans une église de Birmingham. Et les journaux de l'époque ont salué cet événement comme il se doit. Il n'y a encore pas si longtemps, la population ne comprenait pas que l'on accorde des subventions à ces barjots (et oui, c'est nous, là...). Depuis, le gouvernement a promis des mesures pour aider les transsexuels dans leur transition et, en effet, la situation change... doucement mais elle change. D'ailleurs, vous avez pu lire dans la Lettre du CARITIG du mois de septembre que les opérations de réassignation sexuelle seraient désormais prises en charge par la sécurité sociale britannique et aussi que les TS ne seraient plus exclus de l'armée. Lynne Jones a également parlé du traitement médical qui n'est pas, à ce jour, considéré par les autorités comme une solution ; et lorsque le traitement est accepté, les délais d'attente entre chaque démarche sont inacceptables. Espérons que tout cela appartienne rapidement au passé.

Après cette longue introduction, le congrès a vraiment commencé par une nouveauté. Pour la première fois, on a pu entendre le témoignage étonnant de Christie qui, contrairement aux autres intervenants, n'est ni psy, sociologue, médecin, etc. Christie était là pour nous parler de son cas, il est vrai un peu particulier. En effet, Christie se dit sans genre. Femme biologique, Christie s'est fait opéré/e pour "libérer (s)on corps de toute caractéristique physique rappelant un genre". C'est pourquoi Christie n'envisage pas la phalloplastie qui ferait d'elle/de lui un FTM. Je n'ai pas d'autre solution pour parler de Christie que de mettre le masculin et le féminin à chaque fois. Armand Hotimsky et moi ne nous rappelons pas comment Christie parlait d'elle/de lui. Et comme la langue anglaise porte moins la notion de genre que le français, il est possible que Christie se soit exprimé/e sur un registre neutre. Christie ne comprend pas que la société considère le genre comme un absolu. L'épreuve embarrassante de devoir se classer dans une catégorie M ou F pousse Christie à nier son identité. Pas simple, tout ça ! Surtout pour Christie qui dit ne pas avoir de place légitime dans la société. Pour elle/lui, nous sommes des acteurs, nous suivons des règles imposées, nous portons des déguisements et notre comportement est conditionné. A quoi ressemblait Christie physiquement ? : crâne rasé, ensemble de coton noir (veste col mao, pantalon large), des sandales, pas de bijou. Personnage énigmatique qui m'a paru sur la défensive face à un auditoire plutôt perplexe qu'hostile. Malheureusement pour Christie, les conditions d'écoute n'étaient pas très bonnes à cause du micro qui marchait mal. Pas évident d'apprécier un exposé quand il est difficile à suivre.

La présentation suivante était celle de Richard Ekins (Irlande du Nord). Vous allez voir, c'est là encore un peu particulier. Armand Hotimsky m'a rappelé que beaucoup des personnes présentes n'avaient pas aimé. Pour Ekins, il existe plusieurs types de transgendérisme : un transgendérisme migratoire (allant d'un genre à l'autre), un transg. oscillateur (ou travestisme), un autre de négation (éliminateur) et un dernier qui transcende ; avec cinq transitions différentes : une réassignation de remplacement, de dissimulation, d'implication, d'effacement ou de redéfinition. Remarquez, si tout le monde pensait comme lui, on aurait tous une place dans une de ses catégories et il n'y aurait plus d'un côté, les "vrais" et de l'autre, les "faux" TS.

Veronica et James Elias, médecins dans un centre de recherche sur la sexualité de l'Université d'État de Northridge en Californie ont parlé de l'avenir social du mouvement transgenre. Pour eux, l'avenir de ce mouvement qui compte des professionnels bardés de diplômes, est intrinsèquement lié à la liberté individuelle. Pour l'instant, les transgendérés évoluent dans un environnement opprimant basé sur un modèle sociologique.

Il existe plus de 200 organisations transgenres aux États-Unis. Leur action devrait aider à une évolution par étape grâce à une prise de conscience, à l'émergence de leaders, à une forme de compétition entre les groupes transgenres et au développement de structures officielles. Ils ont rappelé que l'on devait une certaine conscience collective à Christine Jorgensen (dont l'opération de changement de sexe fut dévoilée par la presse) devenue, du jour au lendemain, une figure nationale, à qui les MTF pouvaient s'identifier. L'internet participe aussi à sortir les trans. de leur isolement en leur permettant de s'informer et de communiquer. Je confirme le rôle salutaire de l'internet qui m'a permis de contacter le CARITIG et ainsi, de sortir de mon isolement provincial. D'après Veronica et James, les associations auront atteint leur objectif le jour où elles se donneront une meilleure image sociale, où elles seront mieux acceptées et plus présentes dans la société traditionnelle grâce à l'éducation, à l'information, et, où un groupe d'activistes se formera.

L'exposé de Dave King, sociologue à l'Université de Liverpool, était une analyse sociologique sur l'immigration. Il a fait un parallèle entre les émigrants géographiques et les émigrants gendériques. Tous commencent une nouvelle vie ; tous sont souvent indésirables et vus comme une menace. Dans les deux cas, les plus âgés sont abandonnés. La légitimité de leur arrivée dans le pays/genre d'adoption peut être remise en cause. Le droit à la citoyenneté, comme d'autres droits, peut leur être refusé.

Il peut en découler une marginalité au lieu d'une intégration sociale réussie. Comme pour toute migration géographique, il existe des contrôles des migrations de genre avec des frontières représentées par la médecine et la loi.

L'épilation laser était le sujet du docteur Patterson (GB), sujet qui sera développé dans un autre CDT. Je dirais seulement que le docteur Patterson a insisté sur l'importance du travail en équipe multidisciplinaire et des contacts entre professionnels. C'est l'occasion pour moi de redire mon étonnement de n'avoir vu à ce congrès mondial aucun professionnel français (sans compter notre président sexologue, bien sûr !).

Une centaine de professionnels venus d'un peu partout étaient là pour échanger des idées, des points de vue. Les professionnels français n'y étaient pas parce qu'ils savent, eux. Ils n'ont rien à apprendre des autres. Pensez ! Ils proposent aux FTM une phalloplastie avec érection à condition de s'asseoir pour uriner ; une phalloplastie dont le seul avantage (à mon avis) est d'être gratuite. Dans un plat pays pas très loin, des chirurgiens ont une technique qui permet l'érection et d'uriner debout. C'est fou de penser que si la transsexualité était un marché porteur, les choses seraient différentes. Ah, l'argent, moteur de nos sociétés modernes...

Revenons aux présentations avec une étude du docteur Anne Lawrence sur l'autogynéphiIie (lorsqu'une MTF éprouve du plaisir en s'imaginant ou en se voyant femme). Problème lié à la sexualité, l'autogynéphilie n'est pas forcément associée à une dysphorie de genre. Pourtant, les symptômes paraphiliques de cette maladie peuvent disparaître avec un traitement hormonal et une SRS (chirurgie sexuelle de réassignation). Par contre, la période de RLT (test de vie réelle) ne devrait pas être une condition sine qua non à ces deux procédures ; le RLT peut avoir des conséquences sociales graves et n'est parfois pas nécessaire voire même indésirable. Cette théorie sur l'autogynéphilie est intéressante mais reste contestée.

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Suite dans le CDT n°19/32

Patrick

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