Malgré tout le bruit que l'on fait autour d'Internet, malgré toutes les fêtes, tous les articles de journaux, celui-ci reste encore peu développé en France et réservé à une élite surtout intellectuelle. D'autant plus que développer un site web nécessite du temps, quelques connaissances en informatique, savoir utiliser quelques logiciels sans parler de l'argent nécessaire pour payer les factures téléphoniques, un accès à internet et bien sûr tout le matériel adéquat, à moins de profiter de largesses accordées par un employeur privé ou par l'État, par exemple en étant étudiant ou universitaire. Ceci explique que les sites francophones consacrés à la transsexualité se comptent sur les doigts des mains. Une goutte d'eau comparée à l'océan des sites américains. Aujourd'hui il est encore possible de parcourir tous les sites francophones en rapport avec la transsexualité alors qu'il faudrait passer jour et nuit devant l'écran de son ordinateur pour faire le tour des sites américains, s'abîmant tristement la main à force de cliquer sauvagement sur sa souris. Cependant il ne faudrait pas verser dans un pessimisme noir et désespérant ou dans un complexe d'infériorité franchouillarde. Si les sites français sont peu nombreux, leur contenu est riche et se diversifie toujours plus.
Seconde constatation : les FTM sont très peu présents. Sur la toile, qui dit transsexualisme entend transsexualisme MTF (comme dans la vie courante) : c'est qu'on ne pousse pas les petites filles vers les ordinateurs ou les consoles vidéo. Il semble que les FTM aient peur des machines informatiques. Sans doute craignent-ils de s'abîmer les yeux, de s'abrutir devant de mornes écrans, de s'enivrer des chinoiseries subtiles de l'informatique, de devoir se plonger dans des documentations incompréhensibles, d'assister, impuissants et désarmés face à tant de malignité, au plantage d'un logiciel (qui intervient toujours quand on a oublié, pour une fois, de sauvegarder) et d'accélérer la chute de ses cheveux à force de les arracher par touffes entières. Pourtant l'informatique est un truc de mecs ! Peut-être ne se sentent-ils pas de points communs avec ceux que les américains affublent du joli nom de nerd : des adolescents attardés et acnéiques portant lunettes et jeans crasseux, et complètement excités à l'idée de pirater le site du Pentagone. Nul besoin n'est de leur ressembler pour apprivoiser les bêtes féroces que semblent être les ordinateurs. Ceux-ci ne sont pas si dangereux que cela.
Sur le web il y a avant tout des pages personnelles où leurs auteurs, si vous avez suivi, des transsexuelles en général, mettent à la portée de tous les internautes des informations pratiques, des réflexions et très souvent le récit de leur vie et des difficultés de leur transition. Ces pages n'engagent que leurs auteures et les informations qu'elles y publient ne sont pas forcément toutes fiables. Ce n'est pas parce que sont employés les moyens de communication et d'information les plus modernes que le contenu en est plus crédible. Pour se faire sa propre opinion, il est nécessaire de comparer les informations provenant de différents points. Le second aspect qui peut déconcerter est l'anarchie qui règne sur le web, anarchie qui tient à son développement et à sa nature même. Cette anarchie atteint en premier lieu les pages personnelles qui pratiquent allègrement le mélange des informations : à côté d'informations sur la transition, on peut trouver des opinions politiques, des propos dignes du café du commerce, des anecdotes personnelles voire un véritable journal intime. C'est la loi du genre, ou celle qui est apparue comme telle : lorsque internet s'est développé aux États-Unis, d'abord sur les campus puis dans le grand public, les Américains, connus pour leur impudence et leur manque de complexes, s'en ont emparé pour parler d'eux-mêmes sur un mode très narcissique : moi, ma vie, mon oeuvre, dans l'idée de sortir de l'anonymat de nos sociétés modernes et de communiquer avec des gens partageant les mêmes goûts et les mêmes passions. Accessoirement ils y mettaient des informations plus objectives. Ce mode naturel de construction qui voit dans la page personnelle une sorte de fenêtre donnant sur son propre intérieur, intérieur qui peut être bien propre ou complètement désordonné, a été copié partout ailleurs. Ensuite seulement sont venues les associations et les institutions. Parmi ces auteurs de pages personnelles se sont trouvées des personnes transsexuelles qui, pour briser le mur du silence dont elles-mêmes avaient sans doute souffert et dans un louable souci de venir en aide à leur prochain, ont mis à la disposition de tous leurs expériences personnelles et les informations qu'elles avaient patiemment réunies. Et ces pages personnelles sont à l'image de leurs auteurs, une expression comme une autre de leur personnalité, plus portée vers le sérieux ou vers la frivolité. Ce mélange des genres a indéniablement son charme mais si l'on recherche du sérieux et du solide et que son temps est compté, on peut légitimement être excédé par certaines pages.
La pionnière française dans ce domaine des pages personnelles est sans contexte Myriam Pinon1, informaticienne, qui a créé son site en 1996, la référence française de la transsexualité sur le web, Le Petit Benjamin Illustré, intitulé ainsi en l'honneur du Dr. Harry Benjamin, le premier psychiatre américain à avoir décrit le transsexualisme. Elle privilégie le côté pratique et la rapidité d'accès : pas d'effets gratuits, un graphisme que l'on peut trouver peu élaboré mais il ne vient pas surcharger inutilement le site, des textes et encore des textes, la possibilité de télécharger l'intégralité du site, quelques 1,6 Mo dans une version un peu plus ancienne. Ce site, certainement le site francophone le plus complet sur la transsexualité et qui ne manque pas d'humour, constitue une très bonne introduction au transsexualisme et donne une bonne vue d'ensemble de la transition homme-femme et de toutes ses étapes. Les réserves que je ferais se situent au niveau de l'organisation en rubrique qui pèche par manque de clarté et de logique. Une organisation chronologique de la transition serait plus claire : aspects psychologiques, épilation (ou beauté pour être plus général), tout ce qui est lié à la santé c'est-à-dire la partie dure de la transition, traitement hormonal et opérations et enfin toute la procédure de changement d'état civil. Tout cela y est mais dans le désordre : par exemple sa rubrique intitulée « pratique » est un vaste fourre-tout qui regroupe des conseils financiers pour effectuer sa transition, d'autres conseils pour féminiser sa voix, des liens et la description des démarches administratives et judiciaires, ce qu'on n'irait pas a priori chercher dans cette rubrique. Néanmoins les informations présentes sur ce site sont de qualité et Myriam Pinon ne pratique pas trop le mélange des genres en distinguant assez bien dans l'ensemble les informations factuelles de ses opinions et son expérience personnelle.
Côté opinions personnelles il y a sa une, un éditorial, publié au rythme d'un tous les deux mois, qui tourne en général autour de sa vie personnelle, le déroulement de sa transition, déjà bien avancée, ses joies et ses coups de déprime, et selon les événements, il peut prendre un tour politique. Éparpillé sur plusieurs rubriques, comme je l'ai déjà signalé plus haut, on trouve quasiment tout sur la transition depuis le début (épilation faciale, visites chez les psychiatres, des conseils pour s'habiller en femme, etc.) avec des définitions des différents termes psychologiques et des tests pour les incertains, des tests de féminité très critiquables (rubrique Psycho). La page pratique comporte des conseils de bon sens pour préparer et effectuer sa transition : comment faire des économies, annoncer à son entourage sa transsexualité avec des formules comme « j'ai enfin décidé d'enterrer ma vie de garçon », etc. et toute la procédure de changement d'état civil. Il y a également des conseils très importants pour féminiser sa voix, tirés de la méthode développée par l'Américaine Melanie Anne Phillips. La voix est souvent un point négligé de la transition : contrairement à ce que l'on pense, la hauteur, c'est-à-dire le caractère aigu ou grave de la voix, n'est pas l'aspect primordial, avant tout c'est le timbre qui permet de différencier une voix féminine d'une voix masculine. Avant de s'en remettre à quelque spécialiste que ce soit, il vaut mieux travailler soi-même sa voix selon les principes exposés et avec un magnétophone, un bon micro et surtout du temps et beaucoup de persévérance. La page santé est assez complète, bien sûr à prendre avec les précautions d'usage puisque l'auteure n'est pas médecin et qu'elle a écrit cette page à partir de son expérience personnelle et d'informations recueillies essentiellement sur le net : les hormones et leurs effets, la vaginoplastie avec des conseils post-opératoires, la chirurgie esthétique et les jeux de hasard, j'entends par là la loterie qu'est la prise en charge par la sécurité sociale. Est proposée aussi une page « Monsieur Benjamin » consacrée aux aspects spécifiques de la transsexualité FTM, qui pour l'instant ne contient que des informations sur les hormones, mais il ne tient qu'aux internautes FTM de lui envoyer toutes les informations qu'ils jugent utiles. Pour sortir de ce site et surfer les cheveux au vent sur le net, la page de liens indispensable, qui n'est pas tout à fait mise à jour, offre un bon point de départ.
Le deuxième site personnel français historique qui perdure est celui de Ioanna, intitulé Trans-sylvania. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, ce site n'est pas consacré à la province roumaine qui a vu naître Cioran et encore moins aux transsexuels originaires de Transylvanie. C'est la page personnelle type, brute, qui manque de recul et qui pratique à haute dose le mélange des genres : vous saurez tout de la vie de l'auteure, graphiste de son état, de ses problèmes de femme transsexuelle et de ses opinions politiques, surtout de ses opinions politiques, qui tiennent une place prépondérante sur son site. Contrairement au site précédent et bien qu'il soit construit sur le même modèle, il est très graphique avec un fond noir, des textes de différentes couleurs et au ton véhément. La page d'accueil est un peu déconcertante avec la photo de l'auteure et l'invitation à « traverser le miroir ». Une fois à l'intérieur, on tombe sur un édito rarement mis à jour généralement très militant. L'auteure est de gauche, anti-FN et elle ne le cache pas : ses textes prennent le plus souvent un ton de coup de gueule dénonciateur fortement marqué à gauche, digne de Charlie Hebdo, parfois elle se calme et elle nous raconte sa vie actuelle, les petits malheurs de sa transition ou ses amours. Il y a peu d'informations pratiques (mais elle donne des liens qui renvoient sur d'autres sites) plutôt des témoignages divers dont celui - effrayant - de son épilation au laser qui vous dissuadera définitivement d'en entreprendre une (rubriques docs et beauté), le récit de la vie de l'auteure, ses goûts, ses dégoûts et des petites annonces de rencontre. Un site à visiter que si l'on n'a pas peur de l'activisme politique de gauche.
D'un autre style est le site de Daphné, transsexuelle québécoise, qui donne un aperçu de la transsexualité dans la Belle Province, guère différent de ce qui se passe en France. Le ton y est plus intimiste et poétique à l'image du fond gris bleuté. Daphné est une amatrice de poésie et de fleurs dont elle en présente de belles photos. Sur cette page personnelle très fournie, elle y fait le récit de son existence qui suit un parcours classique : travestissement dans l'enfance suivi d'un mal-être adolescent et d'une répression de sa transsexualité à l'âge adulte. Son récit se termine de façon plus détaillée sur l'acceptation de son état, ses démarches et le début de sa transition avec les difficiles rapports avec les psychiatres officiels qui semblent aussi infantilisants au Canada qu'en France (rubriques « Qui suis-je ? » et « Mon journal personnel »). Dans ses « états d'âme » et ses « mots du coeur », elle fait part de ses sentiments, de ses problèmes avec son ancienne épouse et de ses liens trop distendus avec ses trois enfants.
A côté de ce site strictement personnel, elle a créé un site exclusivement consacré à la transsexualité, En genre et en nombre. Cette démarche a le grand mérite d'être claire : un site personnel où elle met ce qu'elle veut et un pur site d'informations. Ce dernier site a une meilleure organisation que celui de Myriam Pinon, plus logique, et une présentation plus agréable, peut-être trop sophistiquée puisqu'elle risque de ne pas être bien visible par toutes les plates-formes. Même s'il y a de nombreuses pages en construction, la partie « psychothérapie » est assez complète : on y trouve toute la problématique de la transsexualité sur un plan psychologique et psychothérapeutique. Dans cette section, Daphné a traduit de nombreux textes de l'Américaine Anne Vitale, dont on en retrouve certains sur le site TVQ Travestis Québec (c'est un phénomène fréquent sur le web de retrouver les mêmes textes en plusieurs endroits différents), et dans lesquels elle expose sa philosophie en tant que conseillère auprès de personnes transsexuelles2, philosophie typiquement nord-américaine et pragmatique dont les médecins français feraient bien de s'inspirer. L'information sur les autres aspects médicaux (hormones, opérations, etc.) est moins abondante mais dans ce domaine, il est difficile de faire mieux que Le Petit Benjamin Illustré. Ce dossier médical est complété par des informations spécifiquement québécoises : adresses et démarches officielles. Daphné a également sévi sur un site plus tourné vers les travestis, TVQ Travestis Québec où elle a laissé quelques réflexions et des traductions de divers textes américains. Sur ce même site, la rubrique « Moi, qui suis devenue femme » présente d'autres témoignages.
De l'ouest passons à l'est avec le site de la Lettone Inga Saule, petit site trilingue (russe, français et letton) dont les liens permettent de débuter une exploration dans les pays de l'ancien bloc communiste où beaucoup de sites comprennent des parties en anglais (voir notamment le site en anglais et en russe de l'Ukrainienne Léna qui décrit la situation des transsexuels en Ukraine, qui s'est dégradée depuis l'éclatement de l'URSS). En revenant vers la France, on peut visiter sur sa route un petit site débutant suisse strictement informatif à l'adresse très explicite : www.dysphorie.ch, qui pourra intéresser les autochtones pour ses adresses de médecins suisses. En France, on pourra consulter une autre page personnelle de moindre intérêt, plus pour le côté artistique que pour les quelques informations qu'elle recèle : MUTANTS, acronyme de Mystère Universel Travesti Arts Nicha Transsexuels Société.
Rompant avec la conception classique des sites personnels précédents, que l'on peut estimer trop narcissique et égocentrique, Yeuse Do et Karine Solène entendent faire de leur récent site, Dégel du Genre, un espace de réflexion sur le transsexualisme et l'homosexualité. Elles l'affirment dès la première page : « nous nous intéressons aux questions du Genre, relatives à l'homosexualité féminine et masculine, au transgenre et au transsexualisme, et proposons une page de forum pour les personnes intéressées... Nous attendons de ce forum un outil sérieux d'études, d'échanges d'idées et de communication. » Tout est dit : pas d'informations pratiques, pas de récits étendus de la vie des auteures (on en sait juste le minimum), juste des réflexions autour de la question du genre. Sérieux, cela l'est assurément, même trop car les textes ont un ton très intellectualisant, inspiré par le déconstructivisme à la mode, déconstructivisme qui inspire également l'organisation du site, mais les conceptrices de ce site ne se prennent pas forcément au sérieux comme en témoignent les petits dessins qui agrémentent le site, mettant en scène leur chatte Natamauv. Cosmopolitisme oblige, trois langues « officielles » sont en vigueur : français, anglais et espagnol. Le site est agrémenté d'animations et très coloré, ce qui nuit parfois à la lisibilité des textes et la navigation n'est pas toujours aisée du fait du manque de fenêtres et du désordre des pages envahies par les bandeaux publicitaires. Défauts de jeunesse sans doute. Ces réserves sur la forme mises à part, ce site promet d'être intéressant surtout si, comme le promettent les auteures, il est mis à jour toutes les semaines. La rubrique MiaoutesNews est consacrée comme son nom l'indique aux news de provenance aussi bien d'Europe que des Amériques, surtout celle du Sud auxquelles les auteures semblent être très liées et à divers commentaires sur l'actualité ou des émissions télé. La rubrique Forum est la plus riche, l'anthropologue Yeuse Do veut y entamer une réflexion sur le genre et en particulier sur le transsexualisme en le replaçant dans une perspective plus globale. Elle cherche à décloisonner les divers groupes sexuels minoritaires : homosexuels, travestis, transgenre, transsexuels, pour essayer de comprendre les rapports complexes de la société avec le genre. D'où deux axes dans son forum : l'homosexualité et le transsexualisme dont elle fait une présentation très savante de la problématique, au risque de décourager les bonnes intentions de participation. Néanmoins c'est une point positif de ne pas vouloir s'enfermer dans une problématique exclusivement transsexuelle afin de ne pas s'isoler encore plus.
Et les professionnels ? Eux qu'on ne cesse d'entendre disserter dans les médias, jamais à cours d'idées définitives, seraient-ils absents du web ? Presque. La rapport entre les professionnels (psychiatres et psychologues) et les transsexuels est inversé par rapport à la « vie courante ». Vous en avez marre des journaux qui se font l'écho de l'ouvrage de Colette Chiland ou qui citent incidemment à l'occasion d'un article le psy de service qui parle gravement du transsexualisme : transgression, immaturité, complexe oedipien non surmonté, quête de l'impossible, volonté de toute-puissance et que sais-je encore ? Allez sur le net : ceux-ci n'y sévissent pas (encore). Il ne semble pas que dans les sciences humaines, l'usage de mettre ses travaux en ligne soit très répandu. Cela vient sans doute d'une réticence face à l'informatique.
Par curiosité si on veut savoir ce qu'on apprend en médecine légale sur le transsexualisme, on peut jeter un coup d'oeil sur le site de l'université de Rennes 1. C'est assez léger. Plus fournie est la page de Pierre-Henri Castel qui est « consacrée à la philosophie contemporaine de l'esprit, appliquée à l'histoire et à l'épistémologie de la psychopathologie » où, entre autres, il a laissé deux articles déjà publiés dans Sur l'identité sexuelle : à propos du transsexualisme : « Le paradoxe de Tirésias » et «L'identité sociale en anthropologie sociale»3. Autant le préciser par avance, ce philosophe semble avoir une vision biaisée du transsexualisme, qui semble inspirée par des cas franchement pathologiques comme ceux reportés par Colette Chiland et consorts ou par certains médias en mal de sensationnalisme. Le premier article est une réflexion philosophique sur le transsexualisme ou plutôt sur l'identité subjective à travers le transsexualisme dans laquelle il se demande suivant quel critère ou plutôt suivant quelle règle une personne transsexuelle pouvait s'affirmer être une femme ou un homme en dépit de son sexe biologique. Malgré une conclusion négative et erronée, due au préjugé mentionné plus haut, ce texte présente deux points intéressants pour qui veut prendre la peine de le lire et de suivre la réflexion qui est très difficile à saisir, voire absconse (c'est de la philosophie pure et dure). Le premier est la démonstration qu'une conviction intérieure ne suffit pas à prouver son identité. On ne peut pas dire : « je » suis seul à savoir ce que je suis, une femme ou un homme. Si l'identité sexuelle n'est qu'une expérience privée, le psychiatre ou le juge auquel on demande une reconnaissance officielle est en droit de répondre : puisque vous êtes seul à savoir ce que vous êtes, moi je ne peux pas accéder à votre connaissance intime et donc je ne peux pas vous reconnaître comme ce que vous voulez être ; libre à vous de ne pas jouer le jeu de la sexuation et de jeter les cartes mais n'attendez pas de moi que je vous suive dans ce hors-jeu. De là il conclut au délire des transsexuels qui sont coupables de chercher un appui réel hors du langage (ou du symbolique) à une expérience privée et par nature invérifiable4. En fait c'est la société elle-même qui raisonne en des termes essentialistes et qui fait du genre une caractéristique de l'être et donc quelque chose d'immuable. Il est idiot de reprocher aux personnes transsexuelles de reprendre ainsi des notions de l'idéologie ambiante, d'autant plus qu'elles sont sans cesse mises en demeure de se justifier5. Ainsi P.-H. Castel ne fait que démonter une théorie naïve du transsexualisme, selon laquelle la personne transsexuelle est vraiment de l'autre sexe que son sexe biologique, théorie qui mène droit à l'enfermement identitaire. Pourtant il esquisse une réponse à ces objections en se demandant pourquoi il est si important de se savoir d'un sexe et non de l'autre : il faut savoir ce que l'on est pour être désiré et reconnaître l'unicité de l'autre pour le désirer, et il faut se sentir unique (imaginez séduire quelqu'un en lui disant qu'il ou elle est absolument comme tout le monde, tout à fait ordinaire et quelconque). Ceci met en lumière que l'identité n'a pas qu'une part subjective mais aussi une part intersubjective, sans doute plus importante. Le second article, plus abordable et plus intéressant pour son contenu informatif, aborde la comparaison entre le transsexualisme de nos sociétés occidentales et les communautés hijras de l'Inde, des hommes généralement émasculés qui s'habillent en femmes, ont un rôle social reconnu, exerçant des fonctions religieuses et rituelles, bien qu'ils vivent en grande partie de la prostitution. L'auteur s'interroge si ces communautés remettent vraiment en cause le dimorphisme sexuel en créant un troisième genre. Il y répond par la négative, voyant dans la notion de troisième genre une notion inventée par les études transgénéristes occidentales qui ne pourrait pas s'appliquer aux hijras par pur relativisme culturel : un concept inventé par une culture ne peut pas forcément se transposer dans une autre. Par ailleurs la différence des sexes a une grande composante culturelle, qui s'exprime de façon diverse suivant les sociétés.
Le document le plus conséquent mis en ligne par un professionnel est l'étude de relance du sexologue québécois Jules Bureau, professeur au Département de sexologie de l'université du Québec à Montréal, effectué avec Réal Baudoin et Yolande Fallon : Le devenir des personnes transsexuelles : sept ans après. L'adaptation socio-économique et interpersonnelle et la satisfaction psychosexuelle pré et post conversion sociale, hormonale et chirurgicale de transsexuel(le)s mâles et femelles. L'originalité de cette étude réside dans la comparaison entre un groupe expérimental, des personnes qui ont reçu le diagnostic de transsexuel(le) par le GRCS (Groupe de Recherches Cliniques en Sexologie) et ont complètement effectué leur transition (27 personnes), et deux groupes témoins, formés par des personnes qui n'ont pas été reconnu comme transsexuel(le)s par le GRCS et qui soit n'ont pas été opérés mais prennent éventuellement des hormones (21 personnes), soit se sont fait opérer en passant par d'autres voies (8 personnes). On étudie leur satisfaction sur de nombreux aspects : l'apparence, le sentiment d'appartenance à un sexe, l'authenticité, l'acceptation par les autres, le logement, le revenu, etc. Ce qui donne lieu à plein de tableaux et à une analyse statistique en vue de mieux cerner les facteurs qui permettent une meilleure adaptation post-conversion. Tout cela est résumé dans la discussion et la conclusion : selon les auteurs, il y apparaît que ce sont les membres du groupe expérimental qui se montrent le plus satisfaits après leur conversion et avec le plus grand écart entre avant et après, plus que les sujets opérés des groupes témoins et encore bien plus que les sujets non opérés, et cette augmentation concerne la plupart des aspects pris en compte, aussi bien corporels et sexuels que socio-économiques. Les vrais transsexuels selon le GRCS n'expriment aucun regret de leur conversion, leurs seuls motifs d'insatisfactions résidant dans les problèmes chirurgicaux de la vaginoplastie et de la phalloplastie, alors que 2 non-transsexuels (selon le GRCS) opérés en ont. Ce qui permet à Jules Bureau de conclure que la conversion sexuelle est le traitement approprié pour le vrai transsexuel. Néanmoins on peut émettre des objections face à la méthodologie de cette étude : le nombre des sujets est assez faible et pour vérifier leurs hypothèses, les auteurs prennent soin d'écarter les personnes qui ne rentrent pas bien dans leur définition stricte du transsexualisme et qui pourraient contredire ces hypothèses ou ceux qui sont jugés par eux moins aptes à s'adapter après la conversion. Vu le petit nombre des sujets opérés non-transsexuels selon le GRCS, leur satisfaction ne semble pas significativement moindre de celle des « vrais transsexuels » et ce que les auteurs n'envisagent pas, cette moindre satisfaction pourrait être attribuée en partie au refus du GRCS à leur encontre. Par ailleurs Jules Bureau et ses collègues semblent prôner une vision pure du transsexualisme : notamment parmi leurs critères, il y a celui d'avoir présenté durant l'enfance le syndrome du conflit d'identité sexuelle, et le terme de « vrai transsexuel » est souvent employé, ce qui laisse planer l'idée que les autres sont des menteurs et des faussaires. Or il est plus ou moins avéré que parmi les transsexuelles MTF, il s'en trouve beaucoup qui n'ont pas présenté de façon claire et indubitable un tel syndrome pendant l'enfance, sans que cela ne nuise à la satisfaction post conversion. Sans doute cette vision tient au rôle « thérapeutique » que s'attribue Jules Bureau (et plus généralement ses collègues) et qui conduit à écarter de nombreuses personnes qui pourtant se montrent satisfaites de leur conversion, obtenue par d'autres moyens, même s'il y a des regrets, mais le 100% de « réussite » est utopique.
Pour terminer cette revue de sites, un tour du côté des associations, venues plus tardivement sur le net. La première présente sur le web est l'Association du Syndrome de Benjamin (ASB), par une page hébergée par Ioanna, page guère étendue qui n'est mise à jour qu'une fois l'an pour sa manifestation annuelle de décembre. Par ailleurs plus rien n'est rapporté sur leurs activités depuis 1997, ce qui ne contribue pas à améliorer leur image écornée par un activisme désordonné. Bien sûr sont exposés les objectifs (dont un projet de loi) et les moyens de les contacter. Le parcours médical classique en France est également rappelé de façon succincte. Dans leur présentation du syndrome de Benjamin, terme qu'ils préfèrent à transsexualisme6, on peut leur reprocher leur ton inutilement brutal et alarmiste au sujet d'une attente trop longue avant les opérations chirurgicales, ainsi que les accusations véhémentes envers les blocages de la société, qui, même si elles sont fondées (je sais bien que la situation n'est pas rose), risquent d'effrayer les personnes qui tout simplement se posent des questions.
Last but not least, le site du CARITIG, maintenu par Léa, très régulièrement mis à jour (pas d'excuse pour rater la prochaine réunion), au graphisme clair et agréable sans fioritures. On a tous les moyens d'être mis au courant des activités de l'association par l'agenda des réunions et autres manifestations, ainsi que par les lettres du CARITIG, dont les versions intégrales sont disponibles sur le site en même temps que les versions papier par courrier (et même avant). Vous saurez tout sur votre revue préférée que vous êtes en train de lire : sa création par trois jeunes gens courageux, ses débuts difficiles et confidentiels, sa reprise par le CARITIG, tous les sommaires des anciens et des nouveaux CDT, ainsi qu'une sélection de 26 articles représentatifs de l'esprit qui anime la revue, mêlant information et réflexion générale sur l'identité de genre. C'est parmi ceux-ci que les FTM pourront trouver quelques informations susceptibles de les intéresser : un aperçu des techniques de mammectomie et l'histoire d'une hystérectomie. En attendant l'explosion de l'internet encore à venir en France, s'ils veulent plus d'informations médicales, il leur est impératif de travailler leur anglais pour surfer sur les sites américains. Et peut-être sera-t-on déçu de ne pas trouver plus d'informations médicales et juridiques et de tomber sur une foire aux questions éternellement en construction. Disons que Léa a d'autres préoccupations que le site de l'association et qu'il est indispensable que les informations mises en ligne soient sérieuses. Certes le web regorge d'informations surtout sur la transsexualité MTF, franchement beaucoup moins sur la transsexualité FTM, mais il ne serait pas inutile d'avoir un site français de référence. Armand Hotimsky promet de poursuivre le développement du site, donc à suivre...
Comme je l'ai indiqué dans l'introduction, j'ai volontairement restreint cette revue aux sites francophones, mais pour avoir l'information la plus complète et la plus pointue, il est absolument nécessaire de surfer aux États-Unis. Une petite sélection toute personnelle : le site d'Andrea James et sa TS road map, guide très complet de la transition homme-femme (évidemment dans le contexte américain) avec une attention particulière pour la chirurgie faciale et l'épilation où elle rapporte qu'actuellement la seule méthode permanente est celle par électrolyse (puisqu'on vous dit qu'il ne faut pas croire les publicités et qu'il n'a pas été établi que l'épilation par laser est définitive) ; le site développé par Anne Lawrence, médecin et membre de la HBIGDA, Transsexual Women's Resources, qui est une vraie mine d'informations médicales (voir notamment des photos de résultats de vaginoplasties par différents chirurgiens) et de liens divers, et sur lequel on peut lire une introduction au thème très controversé d'autogynéphilie (rubrique sexualité) ; une référence en méthode d'hormones, FAQ : Hormone Therapy for Transsexuals ou « tout ce que vous avez voulu savoir sur les hormones sans oser le demander » ; le site de la Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association (HBIGDA) avec la cinquième version de ses standards de soin.
Dominique Place
1. Historiquement le premier site français est celui de Muriel Toulet, disparu depuis (le site, pas elle).
2. Elle préfère le titre de conseillère plutôt que celui de thérapeute car son rôle n'est que d'aider des personnes à se trouver elles-mêmes et non de les guérir parce qu'elles seraient malades.
3. Actes des journées du 30 novembre et du 1er décembre 1996, M. Czermak et H. Frignet éds, Éditions de l'association freudienne internationale, Paris, 1996, pp. 49-76 et pp.559-582.
4. Colette Chiland fait le même type de reproche en accusant les transsexuels de vouloir attester l'appartenance symbolique à l'autre sexe par une marque dans le corps. En clair qu'ils se travestissent, qu'ils se fassent passer pour l'autre sexe, mais non qu'ils se fassent opérer.
5. Il est symptomatique qu'en France les juges sont si réticents à accorder des changements d'état-civil et qu'ils demandent des preuves « médicales » de l'identité sexuelle alors que s'ils raisonnaient seulement en terme d'ordre public, ils devraient les accorder sans difficultés à des personnes qui présentent toutes les apparences du sexe revendiqué et plus aucune de leur sexe biologique.
6. C'est à cause du mot « sexe » que le terme « transsexuel » contient et des amalgames que cela entraîne que l'ASB le rejette. Ce n'est pas en changeant de terme que la réalité qu'il recouvre et ce que les gens y mettent derrière en seront forcément modifiés. Par exemple « sodomite » et « lesbienne » désignent initialement un habitant d'une certaine cité biblique et une habitante d'une île de la mer Égée et a priori ne font pas référence au sexe or on ne peut pas nier que dans leur acception courante, ces termes ont une connotation fortement sexuelle.
Adresses des sites :
Le Petit Benjamin illustré :
services.worldnet.net/~myriam/benjamin.htmTrans-Sylvania :
myweb.worldnet.fr/~ioanna/HomePage.shtmlChez Daphné :
En genre et en nombre :
www.geocities.com/WestHollywood/Heights/7323TVQ Travestis Québec :
www.cam.org/~travInga Saule :
ieva05.lanet.lv/~ss70009/frain.htmlLéna :
http://lena.kiev.uaSite suisse :
www.dysphorie.chMUTANTS :
www.geocities.com/WestHollywood/4093/mutants-sommaire.htmlDégel du Genre :
perso.club-internet.fr/natamauvCours de médecine légale de l'université de Rennes 1 :
www.med.univ-rennes1.fr/resped/cours/medecine_legale/transsexualisme.htmlPierre-Henri Castel :
ourworld.compuserve.com/homepages/castelphipsyÉtude de Jules Bureau :
www.ntic.qc.ca/~blaf/fr/theses/these_JB/JB_tdm.htmlASB :
myweb.worldnet.fr/~ioanna/homasb.htmlCARITIG :
www.caritig.orgAndrea James :
members.aol.com/jokestressTranssexual Women's resources :
annelawrence.comFAQ: Hormone Therapy for Transsexuals :
www.savina.com/confluence/hormoneThe Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association :
www.tc.umn.edu/nlhome/m201/colem001/hbigda
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