PROFESSION TRANSFORMISTE :
UN MÉTIER D'HOMME ?

N'avez vous jamais rêvé d'être pour une seconde, pour un instant, pour une minute d'éternité suspendue, quelqu'un d'autre, un personnage inouï ; d'abandonner votre propre peau, et, libéré des limites de la réalité, accéder à un ailleurs de soi-même par une métamorphose qui semble instantanée, énigmatique, fabuleuse ?

Ce rêve inquiétant et fou, c'est ce qu'accomplissent, d'abord devant le miroir, puis sur la scène, chaque soir, les transformistes. Pinceaux magiques, poudre de riz et de perlimpinpin, ils se sculptent une autre image devant le miroir. Il faudra incorporer le personnage, avoir observé et senti ses moindres gestes, expressions, manies, et plus : en être possédé, pour évoquer en quelques minutes une interprétation de la star que l'on imite, que l'on mime, que l'on parodie. Il faudra avoir une affinité, exprimer quelque chose de soi à travers cette référence pour que cela passe, que ce soit réussi.

Aucun artiste transformiste n'interprète un personnage comme son confrère : avec plus ou moins de talent, de professionnalisme, à la manière d'un peintre qui fait un portrait en imprimant sa propre sensibilité, l'artiste transformiste évoque le personnage, c'est un portrait vivant et mouvant. Une sculpture en mouvement et cette sculpture c'est lui-même.

On peut remarquer à ce titre que certaines artistes reviennent dans les imitations, certaines figures de femmes hautes en couleurs, extrêmes, dotées d'une forte personnalité (Dalida, Tina, Barbara, etc.). Et l'intérêt de la chose, c'est qu'elles sont interprétées par des hommes, qui transcendent leurs données de départ pour se métamorphoser. Et c'est cela qui opère la fascination qu'ils provoquent, car ils réduisent la marge fatale qui sépare les sexes et les genres. En un instant fugace, les opposés sont abolis, fusionnés, dépassés.

Il n'est que de voir l'intense émotion que suscitent les numéros de transformation homme-femme, quand sous le costume masculin se cachent des atours féminins extraits en un clin d'oeil de vêtements prévus pour un déshabillage éclair : fermetures velcro, pressions au bon endroit pour arracher en une seconde le costume trois-pièces et faire surgir robe du soir ou guêpière.

C'est là que la transition d'un genre à l'autre est théâtralisée, symbolisée, et qu'elle revêt un caractère fascinant. A l'inverse de ce qu'elle compte parfois de lourdeurs existentielles et d'aléas quand elle est vécue d'une manière quotidienne, "pour de vrai", comme dans le transsexualisme où la part de joie et de satisfaction est bien égale à la part de souffrance, d'impatience et d'angoisse.

Se transformer sur scène, c'est accéder au rêve et échapper un instant à la dure réalité biologique, ou bien aux épreuves d'une transformation médicalisée (je ne noircis pas le tableau de la démarche transsexuelle, mais je constate qu'il faut réfléchir à plusieurs fois pour savoir si l'on assumera les difficultés qui peuvent en résulter, et même en réfléchissant on n'est jamais sûr de l'avenir).

A ce propos, bien des transformistes sont travestis ou transgendérés, voir transsexuel(le)s. Comme si leur parcours avait été intégré à leur démarche d'artiste, ou comme s'il avait commencé par cette démarche-là. Avantage ou inconvénient ? Ne peuvent-ils faire que cela ? On pourra voir cela comme une marginalisation. Pour ma part je le vois plutôt comme une exploitation artistique de ce que l'on a vécu intérieurement (c'est mon cas et j'y reviendrai).

La transcendance d'un état d'être, est une occasion de s'exprimer, d'assumer son parcours, sans avoir trop de comptes à rendre à une société normalisatrice. Être transformé dans ce métier est plutôt un atout.

On peut utiliser ce que l'on a ressenti comme attrait, comme espoir, comme énergie, pour une transformation corporelle. Vertige du désir pour soi-même. Avant le grand saut opératoire, s'imaginer, se projeter dans un autre genre comporte une fascination narcissique dangereuse et non dépourvue de charme, qui nécessite beaucoup de maîtrise psychique pour éviter les atterrissages catastrophiques. Cette fascination devant le miroir peut être recommencée, perpétuée par l'exercice transformiste. C'est un plaisir psychique infini, un vertige de la perte de soi, pour des retrouvailles avec d'autres parties de soi-même.

C'est ce que je vis car je suis des deux côtés de la barrière, spectateur fasciné et transformiste occasionnel et amateur, éclairé j'espère. Rien n'empêche un amateur de faire preuve de talent et de professionnalisme. Il faut pour cela de la passion, de la remise en question, du "feeling" et du travail, plus de travail qu'on ne pense. Dont celui de costumier (ce sont souvent les transformistes qui font leurs costumes)... sans oublier le travail ingrat du play-back.

Il faut s'avérer être "trans-orchestre".

C'est à l'occasion d'une fête caritative et humanitaire que j'ai fait mes premiers pas sur scène, répondant à la suggestion de la Présidente de l'association responsable. Déguisée en serpent (c'était du transformisme animalier) pour faire un clin d'oeil ondulant à l'idée de tentation, juste avant l'entrée en scène d'un défilé de lingerie féminine. Dans le transformisme, il faut savoir transformer ses défauts en atouts, tirer partie de son physique. Le mien est assez désarticulé, entre autres.

Le succès de ce petit numéro humoristique plus l'exaltation ressentie sur scène, m'ont refilé définitivement le "virus". J'ai rempilé l'année d'après sur le thème des années 1970 à 1980 ; j'ai interprété une chère idole androgyne de ces années-là : Boy George. Tout un symbole et une référence pour les tenants du "3ème sexe". Si je n'ai pas sa haute stature d'Irlandais et ses yeux transparents, mon visage se prête assez bien à ses traits. J'aime son extravagance et la variété de ses accoutrements est une mine pour l'inspiration. Le pari dans ce cas-là est de réussir la représentation d'un homme qui fait ressortir sa féminité. Être une "femme" qui se transforme en homme-qui-ressemble-à-une-femme. La boucle est bouclée. Une femme qui interprète en fait un travesti, comme dans le film "Victor-Victoria". Une fois maquillée, habillée, accoutrée : jubilation d'échapper encore une fois à la biologie et de ressembler à un travesti. Ainsi il est plus intéressant pour moi de mimer Helmut Berger imitant Marlène Dietrich (dans "les Damnés" de Visconti) que de partir de la véritable Marlène, qui me fascine par ailleurs pour d'autres raisons, et qui, précurseur de charme des Drag Kings, était également admirable "en mec", chapeau claque et queue de pie.

Côté "défauts"/côté atouts, il m'est arrivé d'utiliser volontairement ma petite taille pour interpréter le personnage de Toulouse-Lautrec, en me transformant sur scène : de son costume masculin surgissait la Goulue en jupon et bustier, et le peintre devenait la femme dont il avait fait le portrait. Pour la petite histoire, je n'ai su qu'après que Toulouse-Lautrec se travestissait. Il me fallait réussir le tour de passe-passe d'arracher ma barbe fixée à la colle à postiche, tout en faisant mon déshabillage, d'ajuster ma perruque pour terminer dans un french cancan endiablé. Le numéro avait un aspect à la fois pathétique et burlesque : j'arrivais sur scène en boitant, je finissais en dansant.

Il m'arrive d'utiliser ma transformation corporelle - c'est-à-dire la platitude de mon torse - pour brouiller encore les pistes, donner de l'ambiguïté. Le spectateur souvent scrute l'attitude et le corps de l'artiste pour déceler l'origine biologique ou transsexuelle de celui-ci, il ne faut pas se le cacher. Sommes-nous pour autant des "bêtes de foire" d'un nouveau genre ? Je ne l'entends pas ainsi, car je pense que la qualité de la prestation permet de transcender cette situation, et qu'il faut permettre au spectateur de se souvenir avant tout de la performance artistique, de la beauté.

Le corps est donné à voir et non caché comme un objet de gêne ou de honte. Il faut pouvoir assumer psychologiquement ce regard du spectateur, et faire de sa différence un atout.

Par contre, on tombe vite dans le pathétique, le ridicule, quand la médiocrité est au rendez-vous. C'est un exercice qui ne fait pas de "pardon".

On voit sur scène des créatures superbes qui mêlent, à mon sens, les qualités des deux genres :

musculature de danseur, raffinement des gestes et des accoutrements féminins. Les transformistes ne montent pas sur scène pour interpréter la femme de tous les jours. Un personnage masculin offre moins de brillance, d'extravagance, et on voit peu de femmes biologiques travesties sur les scènes de cabaret. On pourrait se demander pourquoi. Et l'on en vient à une analyse du travestisme féminin qui, étant entré dans les moeurs grâce à quelques précur"soeurs", quelques extravagantes qui bravaient les usages de leur époque, n'a pas la même portée que le travestisme masculin. On a tendance à oublier ces frondeuses et les plâtres qu'elles ont essuyé, permettant aux femmes d'aujourd'hui de s'habiller "en homme" sans risquer l'opprobre social : quelle jeune fille n'a pas son pantalon et ses grosses pompes de mec ? Les célèbres George Sand, Radclyffe Hall, Colette.. entre autres, ont ouvert la voie.

C'est la splendeur du costume qui fait en grande partie l'attrait du travesti. Et c'est vrai que l'impact du travesti féminin est désamorcé du fait de sa banalisation quotidienne, contre laquelle je n'ai aucune dent ! Au contraire, les femmes biologiques, en occident, ont le privilège de pouvoir s'habiller dans les deux genres ; mis à part que tout dépend de ce que l'on est prêt à assumer, ou autorisé à exprimer : difficile pour une secrétaire d'aller au bureau fringuée comme un baroudeur.

Le costume masculin du 20ème siècle étant ce qu'il y a de plus terne, il permet difficilement une mise en valeur sur scène. Il faut tabler impérativement sur les figures de rockstars les plus extravagantes et quelque peu "féminisées". Je pourrais vous interpréter Gainsbarre - j'ai les oreilles pour - avec quelques cheveux hachés menus pour la barbe de trois jours. Mais là, sans le support d'un mirifique costume entraînant une non moins mirifique apparition, cela demande de travailler au maximum les signes distinctifs, le concept du personnage, et de réussir à 150 % la mimique.

Il faut puiser aux figures masculines fantastiques pour faire de l'effet. L'imaginaire moderne du monde de la B.D. et des vidéos offre tout une flopée de supermen aux armures fabuleuses. Les Drag-Kings qui incarnent des images de quidams ne remportent pas toujours un franc succès, à cause du manque d'esthétisme de leur prestation. Évidemment on peut toujours sortir du placard l'accoutrement du marin, du militaire, du mec-de-chantier (fantasme gay s'il en est !). Mais je pense qu'il faut un plus, le fait qu'une femme soit sous l'uniforme n'est pas intéressant en soi. Il faut que le jeu du genre soit visible et esthétique. Un homme travesti en femme peut avoir quelque chose de grotesque ou de fascinant. L'inverse interpelle moins le regard ; et la scène est le lieu du regard.

Je ne voudrais pas faire d'analyse hâtive et malvenue sur le fait que la plupart des transformistes sont à l'origine biologiquement des hommes (je n'ai pas dit "psychiquement", attention), du travesti occasionnel à la transsexuelle en passant par toutes les nuances du transgendérisme. Mais il y a-t-il quelque chose qui fait que, du fait du parcours, de la position sociale, de la personnalité, on voit peu des personnes en parcours ou d'origine FTM sur les scènes ? Faut-il y voir une absence de nécessité ou une inhibition "féminine" ? On peut souligner à ce titre que les lesbiennes - sauf exception - n'ont pas la même présence dans l'extravagance ou l'extraversion que leurs homologues gays. Leur présence semble plus austère ou plus militante. Faut-il y voir une différence d'intérêts, de revendications, un vécu différent, plus intériorisé du côté féminin... ne tombons pas dans le poncif pour autant.

Je laisse à votre réflexion l'apport de la réponse et au risque de vous faire bondir... sur vos plumes, je réitère : transformiste, un métier d'homme ?

Le rideau se baisse, mes parties masculines vous saluent bien bas.

MONOÏK

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Page mise à jour : vendredi 25 janvier 2002 Page maintenue par Charlène © 1997-2002 CARITIG