Sur une affiche, deux femmes indiennes, cheveux au vent regardent un horizon improbable, celui-là même qui les mènera dans la direction de leur destin cruel, celui qu’offre la société indienne dans laquelle une femme a le choix entre le mariage et la prostitution ; sort cruel que dénonce le film, malgré le romantisme des chansons sirupeuses et des meilleures scènes de danse. Ce long métrage parvient à associer également avec virtuosité l’esthétisme kitsch et exotique du cinéma populaire indien, la dénonciation incisive de la situation des femmes ; ainsi qu’une réflexion sur le genre inégalable en subtilité. En effet, l’une des deux héroïnes, est femme à l’intérieur, étant homme par son corps et faisant vivre chaque jour par le travestissement la femme qui est en "lui". Ce héros-héroïne est un travesti du théâtre traditionnel indien, une errante qui gagne sa vie, en chantant et dansant sur les places de village. On pourrait la percevoir comme une transsexuelle, ou comme un travesti, mais aussi comme un être fier de son androgynie. L’ambiguïté subsiste, et le propos du film n’est pas de placer son cas dans la palette du genre. Son discours sur le genre est d’une rare subtilité, simplicité, originalité. Ses mots sont percutants et transcendants mais je ne déflorerais pas le sujet en faisant le récit du film ou en citant les personnages.
La femme qu’il "est" deviendrait-elle l’homme de ses rêves ? C’est l’interrogation de l’affiche. On pourrait craindre le pire, et supposer que le travesti repenti va enfin redevenir homme viril pour former un couple hé-téro avec sa jeune villageoise, sauver la morale et faire beaucoup d’enfants sur fond de cithare. Et bien non ! C’est bien plus inattendu et dramatique que cela. En fait, c’est une histoire d’amour transcendant qui dépasse les genres et les apparences sexuelles tout en les englobant dans un grand tout. Mais est-ce possible de vivre cela dans une société traditionnelle qui rejette les parias ? On sait qu’il n’y a pas de place pour une romance transgendériste dans ce monde qui cloisonne les êtres par leurs actes et leur rêves. On est bien loin de cette Inde idéalisée par les occidentaux en mal de nirvana, et pourtant la beauté de cette culture même dans son mélange avec les apports modernes éclate sur l’écran (telle l’image de la tenancière en costume et bijoux traditionnels sirotant une bouteille d’eau en plastique tout en chantonnant une mélodie romantique). Si l’amour c’est regarder ensemble dans la même direction, vers quelle terrible issue ces deux héroïnes posent-elles leurs yeux bordés de khôl ? Et si seul le pire pouvait révéler les plus forts sentiments d’amour des êtres dans un monde ou il n’y a pas de liberté pour l’amour ? Quant à la petite villageoise égarée, elle vivra l’étrange expérience de se retrouver dans la peau d’un homme par nécessité, et cela donnera ainsi lieu à toute une réflexion, à des situations étranges, cocasses, ou dramatiques qui font le charme de ce film inégalable.
Certains seront sensibles à l’attrait troublant de la jeune fille habillée en homme indien ; entre le pathétique et le cocasse, on capte à la fois la fragile frontière au niveau des deux genres, et aussi le pont fascinant tour à tour palpable entre les deux rives. Vertige de la perte ou de la retrouvaille de soi même ?
A voir absolument...
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