JE SUIS UNE FEMME

par Céline

 
Je suis transsexuel, j'ai donc la conviction profonde, inébranlable, d'appartenir au sexe opposé, c'est à dire d'être une femme.

J'ai 36 ans et demi. Je suis marié. Depuis deux mois environ, mon épouse est au courant de mon "état transsexuel"...

Tout a commencé dès l'âge de six ou sept ans... J'aimais tout ce qui était féminin, les robes, les bijoux : Je dois dire d'emblée que ma mère ne m'a jamais fait porter des habits de fille et je n'ai jamais été traitée en fille... Je n'ai jamais su ce qui pouvait expliquer mon attrait pour tout ce qui est féminin... J'étais certaine d'être une fille. Certes à cet âge là, je ne réalisais pas encore dans quelle genre de galère j'étais embarquée. Je ne savais même pas ce qui m'arrivait. J'ignorais quel nom donner à mon trouble. étais-je seule dans ce cas ?

Je me posais beaucoup de questions sur mon état, mais jamais je ne trouvais de réponses. Je me gardais bien sûr d'en parler à quiconque. (Aujourd'hui, avec le recul du temps, je crois que j'ai bien fait de ne pas en parler, car ils ne m'auraient pas comprise). "Mon transsexualisme" sera une succession de crises entrecoupées de périodes "de calme". Les périodes de calme étant bien sûr des périodes ou mon transsexualisme me sera plus supportable. Au fil du temps les périodes de "crises" étaient de plus en plus longues et de plus en plus pénibles. Les périodes de calme, étaient à l'inverse de moins en moins perceptibles et de plus en plus courtes... C'est au cours d'une période de calme que je fis la connaissance de celle qui allait devenir ma femme... dans la tête j'étais une femme, mais j'avais un corps d'homme. Ce corps d'homme fonctionnait, même si l'esprit était ailleurs... J'ignorais toujours tout du transsexualisme. J'avais quelques années auparavant trouvé un petit article traitant du sujet. (C'était dans la revue UNION. Un lecteur avait exposé brièvement sa vie...) En dehors de cela j'ignorais toujours tout, hormis le nom de mon "mal", de mon tourment... LE TRANSSEXUALISME... Oui, c'était bien un tourment... et quel tourment! Il n'allait désormais plus me laisser en paix... Mon transsexualisme occupait ma pensée jour et nuit. C'était ma première pensée au réveil, ma dernière au coucher... Je n'avais pas de répit pendant la journée, pas même au travail, il occupait mon esprit même quand j'étais au poste de conduite de mon locotracteur... Mais maintenant, c'est à dire au début de l'année 1990, il allait faire irruption dans ma pensée la nuit et provoquer mon réveil... Oui, mon transsexualisme me réveillait la nuit... Les insomnies allaient commencer... rapidement, comme je manquais de sommeil, j'ai été amené à consulter mon généraliste... C'était un médecin "assermenté" (je ne sais pas si ce terme est adéquat) dans l'entreprise ou je travaille, je le savais et le sais toujours digne de confiance. Il m'a prescrit des somnifères pour retrouver le sommeil. Si j'ai ainsi retrouvé le sommeil, je ne me réveillais pas moins dès la fin de l'effet du médicament... Dès la fin de la boite, mes insomnies ont repris. Rapidement, j'ai du retourner voir mon médecin. Étant assez psychologue, il a rapidement compris qu'il y avait un problème de fond, quelque chose qui n'allais pas... J'ai hésité, mais au bout de plusieurs visites je lui ai dit que j'étais un transsexuel... Il n'eut aucune réaction désagréable. Il demanda simplement : "transsexuel ou homosexuel ?" je répondis, j'ai la conviction d'appartenir au sexe opposé... "Bon!" fit-il. Il me répondit que mon cas était beaucoup plus répandu qu'on le croit. Peut-être voulait-il me rassurer... Car je sais que nous ne sommes pas nombreux...

Il me demanda aussi ce que je souhaitais faire ( Peut-être pensa-t-il à une éventuelle opération ?) je ne savais pas que faire moi... J'étais marié, père d'une fille. C'est vers elle que se sont orientées mes pensées à ce moment précis... Il me proposa d'aller voir un confrère spécialiste. J'ai accepté. Je n'avais pas le choix. Nous avons convenu, comme ma femme ignorait toujours tout de mon transsexualisme, que j'irais voir ce confrère pour mes troubles du sommeil... J'ai cherché dans l'annuaire téléphonique à quelle catégorie de spécialistes appartenait ce confrère, évidemment il était classé psychiatre... J'ai rapidement pris rendez-vous. Il me fallait attendre quinze jours... De surcroît j'ai confondu les dates... Je me suis retrouvée devant la porte de son cabinet un mercredi, jour de fermeture... Il m'a fallu attendre quinze jours de plus... Comme j'étais convaincue qu'il devait s'agir d'un "psy", je m'attendais à trouver un monsieur, les cheveux en bataille, la barbe mal taillée, comme les psys à la télé...

Ce fut en fait un monsieur bon chic, bon genre, la quarantaine. Il me reçut très cordialement. Il me fit un bref exposé de sa carrière, probablement pour me mettre à l'aise. Moi j'étais impatiente de parler de mon problème, qui, comme d'habitude occupait toute ma pensée. Finalement nous abordâmes notre sujet. Mon généraliste avait informé son confrère ; le psy me posa très peu de questions... Les mêmes que mon généraliste... "homo ou trans" depuis quand?, traiter en fille étant petit? épouse au courant?... Ce fut tout... Il me proposa une sorte d'acupuncture destinée, à ses dires de régulariser mon système neurologique... C'est lui qui me le ferait... Pourquoi pas! je n'avais pas le choix... Il fallait faire quelque chose... Je n'en pouvais plus... Je pris rendez-vous pour dans quinze jours. Les séances seront espacées de huit jours... Quand je me suis retrouvée dans la salle d'attente, j'avais l'impression que la secrétaire me regardait d'un drôle d'air à travers le paravent qui séparait la salle d'attente du coin servant de bureau... C'était certainement une impression. Un monsieur prit place dans la salle d'attente. Il avait dans ses mains un petit paquet d'aiguilles destinées à sa séance d'acupuncture. Pourquoi venait-il? était-il transsexuel?... Je voyais des transsexuels partout... Rapidement ce fut mon tour. La secrétaire me conduisit dans une des pièces du couloir. Il y avait une petite table, une chaise et une sorte de table capitonnée sur laquelle, après m'avoir mise torse nue, je m'allongeais à plat ventre. La secrétaire posa mon dossier sur la table et sortit en disant : Le médecin va venir... Effectivement, il vint au bout de quelques instants; salutations, quelques échanges de banalités, du genre beau temps, allons-nous avoir de l'orage?... Il planta les quinze aiguilles dans mon dos et mes épaules et les relia par un mince fil électrique qui a l'autre bout était branché sur un appareil dont la notice était rédigée en anglais. Le faible courant électrique renforcera l'effet des aiguilles déclara mon "psy"... Nous ne parlâmes pas un mot de mon transsexualisme... Ma secrétaire enlèvera les aiguilles dans un quart d'heure ajouta-t-il. Il me salua et sortit en disant : à la prochaine... Effectivement, au bout d'un quart d'heure la secrétaire débrancha l'appareil et ôta les aiguilles. Elle les plaça dans un petit paquet et me les donna en disant : rapportez les à la prochaine séance... Je me rendis au secrétariat ou je repris rendez-vous. La secrétaire me donna une ordonnance rédigée par le médecin. Il me prescrivait des calmants homéopathiques pour me permettre de dormir... Je réglai l'addition, deux cent francs et parti. (Le montant est remboursé à 75%). Toutes les séances se dérouleront ainsi... Invariablement. De temps à autre nous aborderons mon problème, je devrais dire nous "effleurerons". Il me dit, il faudra du temps, le traitement sera long... De temps en temps nous ferons une pause dans le traitement ; le temps pour lui de partir en vacances... Après de nombreuses séances, dont j'attends toujours les résultats, nous fîmes une nouvelle pause dans le traitement. C'est à ce moment là que je pris la décision de ne plus retourner le voir. J'avais mis en lui tous mes espoirs. Ce fut vain... Mon état ne cessera d'empirer. Je suis retourné voir mon généraliste plusieurs fois depuis pour des banalités ( rhume, grippe, etc...) Je constate qu'il évite d'aborder mon cas. J'ai dû retourner le voir dernièrement (il y a quelques mois) pour mon problème. Embarrassé il m'a conseillé d'en parler à ma femme. Depuis pas mal de temps déjà cette éventualité me trottait dans la tête. Mon état est intenable. Ma femme se plaint de mon irritabilité, de mes sautes d'humeur permanentes. C'était sûr, elle se posait des questions... Que faire? Un soir, alors que nous avions bu un peu de vin, l'alcool aidant, alors qu'elle se plaignait de mon irritabilité, je le lui ai dit... Elle a ri... oui! Elle a ri! Dans le quart d'heure qui suivit elle couru trois fois aux toilettes... J'étais conscient que son rire était une réaction de surprise... Elle a ri comme une autre aurait peut-être hurlé... Moi j'étais embarrassée. J'aurais peut-être dû me taire... Mais il fallait faire quelque chose. Je n'en pouvais plus... Ma vie est un cauchemar. Mon transsexualisme est devenu une obsession permanente, plus de répit, plus un instant... Je lui ai dit, je vais aller voir des "spécialistes" du transsexualisme, je sais qu'il y a des centres à Paris, Marseille et Lille. J'aimerais tenter, une dernière fois de sauver ma vie de couple. Il est vrai que j'ai peu d'espoir, (pour ne pas dire aucun) mais j'aurai tout tenté. Je serai en règle avec ma conscience. J'ai songé au suicide, mais j'ai peur de ce qui vient après la mort... Et puis ce serait les abandonner.

Même si un jour j'étais une femme je pourrais toujours être là pour elles, (Il vaut mieux avoir deux mères que pas de père) Je crois que je suis dépressive. J'ai fait venir mon généraliste. C'était un lundi matin. Je ne suis pas allée au travail. Ma femme elle, travaillait, la petite était à l'école. Nous avons abordé mon problème, c'était inévitable, car c'est à cause de lui que je suis dans cet état. Je lui ai dit que je voulais aller voir des spécialistes de préférence à Paris (pour des questions de commodité, trajet, entre autres car je ne paye pas le train.) Il me dit qu'un psychiatre était un psychiatre (tu parles). Finalement il m'a fait une lettre pour un autre confrère psychiatre de Strasbourg. Il m'a dit qu'il lui téléphonerai, que s'il y a lieu celui-ci m'enverra à Paris dans le centre spécialisé... J'ai accepté, mais je ne serai pas aussi naïve que la première fois... Mon généraliste et moi, étions assis devant la table du salon. Au milieu de cette table se trouvait un vivarium avec deux tortues. En les regardant il me dit, : vous êtes comme ces tortues, quel que soit le côté vers lequel vous vous tournez, il n'y a pas de porte. J'ai ajouté que les psychiatres du centre spécialisé seront peut être mieux habitués aux problèmes des trans que les autres... Il répondit qu'ils n'ont pas de baguette magique... Je crois en ce qui concerne les médecins, qu'il vaut mieux avoir un rhume que d'être transsexuel... Voici ma situation et je ne me fais aucune illusion quant à l'avenir, ni en ce qui concerne ma vie de couple. J'éprouve à l'égard de ma femme un sentiment de culpabilité double, jamais je n'aurais dû me marier, mais comment aurais-je pu savoir? Je pensais que tout allait passer, que ce ne serait plus qu'un mauvais souvenir... Ensuite comment demander à une femme hétérosexuelle de vivre avec un homme en sachant qu'il est une femme?

Ma femme, un soir, a dit que sa vie était foutue... Il ne faudra certainement faire un choix prochainement... En attendant je vais prendre rendez-vous chez cet autre psychiatre et tenter une dernière fois l'impossible...

- Céline


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