Être une femme qui passe inaperçue parmi les autres femmes: il ne s'agit même pas d'être très belle, mais de pouvoir être perçue comme ce que l'on se sent être. Je parle ici au féminin parce que cette question touche principalement les TS à conviction féminine. Il est plus facile de viriliser un corps féminin que l'inverse, par l'hormonothérapie. Or, on ne naît pas toujours avec une morphologie appropriée. Certains TS, dont je fais malheureusement partie, doivent affronter de sérieuses difficultés pour être plausibles. Le volume de la boite crânienne a souvent des proportions plus masculines que féminines, les contours du visage sont anguleux, la stature révèle une ossature de garçon, la largeur des hanches est moindre que celle des épaules (alors que c'est l'inverse chez une femme dite naturelle) ce qui est particulièrement visible chez celles qui ont une taille élevée (à partir d'1m70) et leur interdit le port de tenues très moulantes ou seulement seyantes, et il faudrait aussi parler de la pointure des pieds et des mains, de la largeur des poignets. Enfin, il y a la barbe trop fournie qui résiste à l'hormonothérapie, même prolongée (non seulement il faut s'astreindre aux séances d'épilation interminables et coûteuses, mais cela oblige durant des années à vivre au quotidien à moitié hirsute: comment exister socialement dans ces conditions, comment travailler à moins de mener une double vie insupportable: bonjour Monsieur le jour, bonsoir Madame seulement la nuit venue...). Mais de cela, on ne parle pas. Le silence est de rigueur. Or, l'évidence crève les yeux: les gens sont sensibilisés au changement de sexe par la TV et la presse, et ils ont plus qu'avant tendance à détailler les personnes qu'ils rencontrent. Cela les conduit à prêter une attention plus soutenue à un individu (homme ou femme) qui leur paraît légèrement "bizarre", équivoque ; leurs regards paraissent plus exercés que par le passé, et après avoir rapidement passé en revue celui-ci des pieds à la tête, ils détectent sa transsexualité, ce qui les conduit aussitôt immanquablement à cette conclusion: "c'est un travesti". Dans leur esprit, un véritable transsexuel est obligatoirement indétectable ; sinon, il s'agit d'un travesti.
En réalité, il ne suffit pas d'être opéré(e) du sexe pour être crédible. Dans leur livre "Les transsexuel(le)s, Jane Hervé et Jeanne Lagier en font la démonstration (page 110)*: elles expliquent que certaines transsexuelles doivent multiplier les interventions chirurgicales très coûteuses afin de devenir des femmes crédibles, de ne pas rester des êtres ambigus, "évidents et pathétiques".
Les unes y parviennent, alors que d'autres n'ont pas la possibilité de payer des sommes colossales aux chirurgiens (les prix sont libres!!) et sont condamnées à traîner leur mauvaise image comme un boulet. Il y en a qui parviennent à économiser laborieusement les sommes nécessaires en se prostituant, afin de satisfaire les appétits des maîtres du bistouri. Quelques privilégiées, plus chanceuses, sont aidées par des amis ou des parents compatissants et munificents (mais elles sont l'exception). Une autre catégorie enfin, à laquelle j'appartiens, regroupe celles qui n'ont ni la bonne fortune d'avoir un visage fin, une apparence crédible, ni la possibilité de se procurer le capital nécessaire au financement de la chirurgie. Or, le corps médical spécialisé n'est pas cohérent dans son attitude (par incompétence ou par hypocrisie?). Dans son traité sur le transsexualisme paru en 1985, le Professeur Jacques Breton lui-même écrit: "Le traitement hormonal et chirurgical n'a pas pour objet de créer une belle femme ou un bel homme mais une femme ou un homme vraisemblable"(page 107), mais il se garde bien de préciser que la restauration de l'apparence (celle que l'on voit chez une personne habillée) reste entièrement à la charge de l'intéressé(e) et qu'aucun chirurgien n'opère gratis! Quant à la Sécurité Sociale, elle qualifiera notre chirurgie de "thérapie de confort" et refusera de la prendre en charge, sous couvert de son déficit, comme si quelques TS allaient créer un gouffre énorme dans le budget de l'Assurance Maladie: que représenterait la couverture de leur chirurgie esthétique face au prix que doit payer chaque Caisse primaire pour les soins des maladies du tabagisme et de l'alcoolisme?
Certains TS semblent complètement inconscients et aveugles, et font mine de ne pas s'apercevoir qu'on se retourne sur leur passage dans la rue ou dans d'autres lieux publics en pouffant d'hilarité ou en les accablant d'injures et de moqueries qu'ils déclarent ne pas avoir remarquées. J'appelle cela la politique de l'autruche. Pour ma part, je veux avoir les yeux ouverts et être lucide, et je constate mon manque de crédibilité, quoi qu'en prétendent certaines personnes qui m'affirment que "je me fais des idées".
Quand des personnes aussi défavorisées ne peuvent assumer une existence aussi médiocre et pénible, "une féminité au rabais" comme je l'ai lu quelque part, que leur reste-t-il, sinon le suicide? Pour moi, je revendique donc l'euthanasie, si la société persiste à me condamner à une vie d'enfer jusqu'à mon dernier souffle en refUSAnt de me venir en aide. Car la société est raciste envers nous, comme le disait un député européen, et nous soumet aux quolibets, aux injures, éventuellement aux coups (j'en parle en connaissance de cause même si les agressions dont je fus victime ne sont pas récentes). On ne nous moleste plus comme voici dix ou quinze ans, mais l'on nous ridiculise avec autant de haine, parfois en aparté, parfois ouvertement - et les enfants eux-mêmes agissent en ce sens, sous l'influence de leurs parents qui leur ont fait la leçon. Je ne comprends pas pourquoi les TS et leurs associations se taisent sur ce sujet car je ne suis pas la seule à être dans ce cas, le témoignage de Nicole dans le livre de Jane Hervé et Jeanne Lagier, page 110, en est la preuve, ainsi, faut-il le dire, que certaines photos de presse sur lesquelles je préfère ne pas m'étendre pour ne pas envenimer une stérile polémique.
La crédibilité est bien le troisième point fondamental du parcours du TS, avec la modification génitale et la correction de l'acte de naissance. Car encore une fois, ce que l'on voit en premier lieu d'une personne, c'est son corps tout habillé. Personne ne porte son sexe ni son état civil sur son front pour se "justifier" d'être homme ou femme. D'ailleurs, lorsque l'on n'est pas crédible, présenter une carte d'identité à un commerçant que l'on paye par chèque ne l'empêchera pas de ricaner stupidement une fois que l'on aura le dos tourné.
Peut-être que certains lecteurs des "Chemins de Trans" me reprocheront mon pessimisme, ou me critiqueront pour avoir osé parler de ce qu'il est convenu de ne pas dire. Faire semblant d'ignorer les problèmes ou faire comme si ces problèmes étaient imaginaires ne permettra pourtant pas de les résoudre. C'est en regardant la vérité en face que l'on pourra faire avancer les choses. Si un jour on apprend que j'ai voulu mettre fin à ma vie, certains esprits forts diront que je n'étais pas un "vrai" transsexuel et que je n'ai pas supporté mon opération. Mon opération, je ne la regrette pas, ce que je regrette, c'est toutes les opérations que je n'ai pu faire puisque je n'ai pas l'argent nécessaire. Pour les transsexuels comme pour les autres catégories de citoyens, il y a bien une médecine de pauvres et une médecine de riches. Qu'on se le dise!
* Plus, généralement, lire dans l'ouvrage précité le chapitre VI "Les dernières touches", qui envisage les divers aspects du problème.
| Haut Retour à la page d'accueil |
||
|
|
||
| Page mise à jour : | Page maintenue par Léa | © 1997 CARITIG |