Depuis bientôt trois mois, l’actualité déverse sur nos pauvres têtes qui n’en peuvent mais un flot ininterrompu d'évènements et d'informations hétéroclites, parfois contradictoires. Dans un tel maelström, nous voici tout étourdis, bousculés, tourneboulés, engloutis, et par-dessus tout écartelés entre la satisfaction et l’exaspération. Le climat ambiant dégradé de notre quotidien s’apparente à celui que connaîtrait une contrée météorologiquement perturbée par les oscillations frénétiques d'un anticyclone turbulent qui soumettrait les autochtones déconfits à une alternance saccadée d'ensoleillements et de pluies diluviennes. Ainsi sentons nous souffler sur nous successivement le chaud et le froid, le sec et l'humide. Ainsi ne puis-je moi-même éviter, devant l'enchaînement impromptu des circonstances, de céder impulsivement à tout moment à un accès de mauvaise humeur venu ternir malencontreusement l’optimisme naissant qui, un instant plus tôt, m’avait pourtant bercée d’un soupçon de réconfort fugace. Tantôt réjoui et tantôt inquiet, tantôt serein et tantôt en rébellion, mon esprit que tourmentent les spasmes du temps trouble et chargé de fatalité qui s’esquive en trébuchant foisonne de pensées fébriles qui se télescopent. Je ne saurais résister au besoin de les faire partager à nos lecteurs.
Le Jeudi 12 novembre au soir, les téléspectateurs de TF1 sont conviés à visionner le premier volet d’une série documentaire triptyque consacrée à la prostitution. La réalisatrice en est la journaliste Mireille DUMAS que l’on a coutume de voir officier à l’ordinaire sur une autre chaîne dépendant du Service Public. Les deux protagonistes qu’elle a choisi de nous dépeindre s’autoproclament transsexuels. Le sont-ils vraiment ? Je ne dirai rien de la plus jeune : elle ne nous est montrée que succinctement, comme à titre d'appoint, et bien qu’elle ne soit pas encore opérée, je lui accorde volontiers le bénéfice du doute. A 21 printemps tout juste révolus, elle peut se prévaloir d’un avenir féminin prometteur, d’autant qu’elle n’est pas dénuée de charme. En revanche, je serai beaucoup plus sévère envers l’actrice principale du reportage, prénommée Simone, dont la transsexualité est plus que sujette à caution. A 44 ans sonnés, elle se prostitue depuis 28 années puisqu’elle confie être entrée précocément à l'âge de 16 ans dans la carrière galante. Or, durant le quart de siècle où elle fut péripatéticienne, Simone n’eut jamais recours au moindre acte chirurgical destiné à corriger son anatomie génitale ou encore à conférer un peu de grâce à sa morphologie faciale aux traits plutôt abrupts (et bien que cela ne soit pas précisé, il n’est même pas certain qu'elle suive un traitement hormonal). Cette abstention est manifestement délibérée, car l’intéressée nous en fait discrètement l'aveu, et paraît en outre avoir un train de vie suffisant pour avoir pu, au fil de près de trois décennies, économiser progressivement la somme nécessaire au financement d'une féminisation de son image corporelle. Paradoxalement, cela ne l'empêche pas de se plaindre de l’âpre concurrence de ses consoeurs et rivales du Bois de Boulogne - concurrence qu'elle juge déloyale - alors que celles-ci n'ont pas hésité pour leur part à faire amplement appel aux bienfaisantes ressources de la chirurgie plastique afin de pouvoir arborer avec une superbe arrogance leurs formes généreuses et leurs ravissants minois. On reverra Simone quelques jours plus tard sur Canal Plus, lors d'une courte séquence filmée diffusée dans l'émission Télé-Dimanches de Michel DENISOT. Elle y révèlera que l'émission de TF1 lui a été bénéfique, puisqu’elle a selon ses dires contribué à rendre plus positif le regard d’autrui sur sa propre personne. Soit. Je m'interdis de porter sur les choix de Simone un jugement dépréciatif. Libre à elle de ne pas franchir le seuil initiatique de la métamorphose. Mais il est pour le moins regrettable qu’elle s’octroie d’autorité la qualité de transsexuelle dans ces conditions. Simone n’est pas et ne sera jamais une femme à part entière parce qu'elle n'a pas la volonté de l’être. Et Mireille DUMAS a été fort mal inspirée de nous la présenter sous un jour captieux, contribuant ainsi à propager l'incertitude et la confusion dans les esprits. L'image de marque des transsexuels n'en ressort pas grandie, mais altérée et compromise.
A peine étions nous remis, tant bien que mal, de ce premier camouflet, qu’une nouvelle déconvenue nous fut infligée. Vendredi 13 novembre ne fut pas jour de chance pour les transsexuels. Ce jour-là, à 13h 55, France 3 diffusa une émission de la série "Français si vous parliez" sur le thème un rien provocateur: "Je me travestis, et alors ?". Le présentateur André BERCOFF, transfuge de l’ex-cinquième chaîne, recevait pêle-mêle sur le même plateau plusieurs travestis et transsexuels. Il est permis de se demander, par parenthèses, ce que ces derniers étaient venus faire dans cette galère... Et voilà comment l’on cautionne une fois de plus aux yeux mal dessillés d’une opinion désorientée et abusée le sempiternel amalgame entre transvestisme et transsexualité si préjudiciable aux transsexuels, que leurs détracteurs auront ainsi beau jeu de s'obstiner à désigner comme des personnes déguisées ! Entretenir et répandre des inexactitudes semble décidément à la portée du premier béotien venu. Mais on se surprend ici à s’interroger sur l’inexplicable : car André BERCOFF n’est pas néophyte en la matière, il a naguère sur la Cinq abordé déjà le thème transsexuel. En conséquence, pour quelle obscure raison s’est-il laissé ici tenter par la facilité d’une simplification abusive ? Du bout des lèvres, il admettra vers la fin du débat la spécificité du transsexualisme et promettra d’y consacrer ultérieurement une nouvelle émission. Nous faut-il craindre le pire ?
Le 29 novembre était prévue une audience de la Cour de Cassation siégeant en formation plénière en vue d’examiner les recours de deux transsexuelles qui s'étaient pourvues contre des arrêts de la Cour d’Appel d'Aix-en-Provence les ayant l’une et l’autre déboutées de leurs requêtes en réclamation d’état civil. Finalement, la date de l’audience fut reportée à huitaine (sans doute pour cause d’affaire Touvier). La séance fut donc tenue le 4 décembre, avec tout le cérémonial requis par le caractère exceptionnel de la circonstance : de la décision des Hauts magistrats devait en principe dépendre l’évolution future de l’ensemble de la jurisprudence sur l’intégralité du territoire national. Audience solennelle, avec décorum obligé : lambris et amples robes d’apparat rutilantes à épitoges et cols d’hermine. Les bruits de couloirs révèlent des divergences d’opinions au sein de la juridiction suprême. Mais dans ses réquisitions, le Premier Avocat Général JEOL crée la surprise : il observe qu'en France, la situation n’est plus tenable, et qu’il faut bien s'adapter à la réalité du fait transsexuel. Que vont décider les conseillers délibérants ? Vont-ils désavouer leurs pairs de la 1ère chambre civile, qui avaient adopté en 1990 une position nettement hostile au principe du changement d’état ? Le suspens dure une semaine. Au matin du 11 décembre, la nouvelle est enfin rendue publique : il sera désormais possible à tout citoyen ayant subi une conversion sexuelle pour des raisons thérapeutiques d’obtenir un réajustement judiciaire de son état civil. Est-ce un triomphe de la cause transsexuelle, une victoire à 1a Pyrrhus, ou une simple péripétie de Jurisprudence à la portée réduite pour l'avenir ?
Il est vrai que la Cour de Cassation a partiellement reconsidéré sa position antérieure, à la lumière de l'arrêt rendu par la Cour Européenne des Droits de l’Homme dans l’affaire B. c/ FRANCE en mars 1992. Elle admet aujourd’hui, en rupture avec ses propres arrêts de mai 1990, que l'article 8 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés Fondamentales impose, au nom du respect de la vie privée, que l'acte de naissance de la personne transsexuelle soit modifié par voie judiciaire à l’issue de sa métamorphose. Le changement de la mention du sexe figurant au registre est donc accepté dans son principe, et non plus seulement le changement de prénom comme cela avait été le cas auparavant dans de trop nombreuses instances où des magistrats demeuraient réticents à accorder une réhabilitation pleine et entière de l’identité. L’arrêt rendu à Strasbourg au printemps dernier par la Cour Européenne en faveur de notre compatriote Lyne B. a donc favorablement influencé notre Haute Juridiction et a contribué à déverrouiller une situation devenue inextricable puisqu'elle mettait nombre de transsexuels hors d’état de vivre. Toutefois, il nous faut tempérer nos velléités d’enthousiasme. Il ne s’agit que d'un revirement limité de la conception de la Cour qui expose que la personne transsexuelle, à l'issue de sa conversion morphologique, "a pris une apparence physique la rapprochant de l’autre sexe, auquel correspond son comportement social (...)". Les Hauts magistrats ne reconnaissent donc pas que nous appartenions réellement à notre nouveau sexe après transformation, même s’ils tolèrent que l'acte de naissance soit corrigé en ce sens. Au surplus, il serait naïf de croire que nos adversaires les plus déterminés ont déposé les armes. Et je partage plus que jamais le point de vue déjà exprimé à cet égard dans le numéro zéro de C.D.T. : les psychiatres pourraient fort bien se substituer aux juges demeurés jusqu'ici réfractaires à nos droits en s'employant à disqualifier dans leurs expertises un maximum de requérants. La partie n’est pas encore jouée, et pour pasticher à rebours un célèbre aphorisme de notre histoire récente, il nous faut dire que si nous avons remporté une bataille, nous n’avons pas pour autant gagné la guerre : guerre que d’aucuns persisteront sans doute à nous livrer sans merci. la vigilance et la mobilisation demeurent à l’ordre du Jour. Et l’intervention du législateur reste indispensable pour fixer le droit en la matière et nous préserver de possibles volte-face du pouvoir judiciaire.
Dans son nº 798 daté du 17 au 23 décembre, l’hebdomadaire "VSD" consacre un dossier à la transsexualité. Cette fois, la pilule qu’il me faut avaler est aigre-douce: elle a tout à la fois la saveur du miel et l’âcreté du poivre noir. Le miel en est délectable, il est vrai. Je veux ici me démarquer, en toute amitié et au-delà de toute polémique, de l’opinion émise par BETTY dans le numéro 3 de C.D.T., sur un point bien précis où je ne partage pas ses vues. Je crois sincèrement que DANY a donné de la féminité transsexuelle une image très valorisante. Je ne vois pas ce que l’on peut trouver de choquant dans sa nudité, qui devrait plutôt inspirer l'admiration - et subsidiairement le désir de tout garçon hétérosexuel normalement constitué...(1). DANY nous donne ici à voir - je dirais même : à contempler, sans flagornerie aucune - des formes féminines galbées et généreuses qui évoquent dans mon âme éprise d’esthétisme les voluptueux tableaux de BOUCHER et de FRAGONARD. Elle incarne avec un savant mélange de spontanéité et de sophistication la femme épanouie, belle et fière de l’être, et inflige ainsi un démenti sans réplique à ceux qui voudraient insinuer que les transsexuels ne sont pas authentiquement ce qu'ils prétendent être et paraître. Je crois que nous devons la remercier de la ravissante audace dont elle a fait preuve en acceptant de se montrer en tenue d’Eve. Elle a sans aucun doute contribué à offrir à l’opinion une vision de la transsexualité dont nous n’avons nullement à rougir, et qui contraste singulièrement avec d'autres témoignages passés et présents qui me paraissent être à la limite du mauvais goût. Par surcroît, DANY a eu raison de ne pas laisser publier d’elle une photo la montrant sous son ancienne apparence masculine : elle n'a consenti à laisser paraître qu'un cliché datant de son enfance. Maud MARIN avait agi de même en 1987 dans TÉLÉ 7 JOURS et cette attitude me paraît totalement justifiée. Il nous faut savoir être cohérents : exhiber notre ancienne image physique que nous sommes censés renier sans équivoque me parait faire montre d’un manque de sagacité et de stratégie. Ce n'est pas ainsi que nous recueillerons des autres un accueil favorable et compréhensif. Enfin, je ne vois pas bien en quoi la démarche de DANY serait de nature à obérer l’avenir de celles et ceux qui voudraient participer à de nouvelles enquêtes ou émissions sur le sujet de la transsexualité.
D’autres transsexuelles ont déjà dans le passé dévoilé tout ou partie de leur plastique (à commencer par COCCINELLE) et il n’y a pas lieu de s’en effaroucher. Nous ne vivons plus à l’époque où Edwige FEUILLERE faisait scandale en découvrant fièrement sa magnifique poitrine devant les objectifs. Je conçois qu’un transsexuel éprouve de la gêne à exposer son image passée. Mais si son image présente est conforme à ses désirs, pourquoi la camoufler ? A ce compte-là, autant imposer le port du tchador ! Que BETTY et tous ceux qui auront réagi comme elle, d’une manière réflexe et un peu épidermique, se rassurent : nul ne saurait imposer à quiconque d'entre nous de se déshabiller devant les photographes contre son gré. Chacun conserve son libre arbitre. Pour ma part, le seul sentiment négatif que m’inspire la photo de DANY serait plutôt un sentiment de jalousie envieuse : une sorte de complexe diffus d’infériorité esthétique. C’est bien là le propre de la femme que d’être narcissique et de convoiter les attraits des autres femmes. On voudra bien m'excuser de préférer la féminité capiteuse au look androgyne adopté par beaucoup de jeunes filles d'aujourd'hui qui croient s’émanciper en jetant leurs appâts aux orties !
Pour le reste, je partage le point de vue de BETTY dans le précédent C.D.T. Il m’apparaît que Michèle JUCHAULT a commis une erreur tactique en présentant sa carte d’identité sous sa forme actuelle. Quelle que soit la vertu de ses intentions, elle a misé à côté de la plaque. Je voudrais profiter de l'occasion qui m’est offerte ici pour formuler une mise au point à propos de celles et ceux qui ont fait porter leur nom d’usage (précédé de la mention "dit") sur leurs pièces d'identité. Contrairement à ce qu'ils pourraient s'imaginer, il ne s'agit pas d'un progrès. J’ai été en France l’une des premières transsexuelles (probablement même la première) a user de cette "facilité" en 1977. Il n'est pas impossible que j’ai inventé le procédé. A l’époque, aucune personne parmi toutes celles que j'ai pu rencontrer n’en avait ni bénéficié, ni même entendu parler. Étant juriste de formation, je savais qu’une instruction ministérielle datant des années cinquante permettait l'inscription d'un surnom sur une carte d’identité; j'avais donc imaginé à l'époque que ce qui était possible pour un sobriquet ou un nom d’artiste pouvait par extension s’appliquer au nom d’usage d'un transsexuel, à titre provisoire, jusqu’à ce qu'un jugement ait modifié de manière définitive son acte de naissance. Mais je n’en avais jamais fait étalage, étant consciente de ce que cette technique approximative ne constituait qu’un palliatif, je dirais même un pis aller. Certes, elle présentait des avantages, (tels que celui de faire valoir sa nouvelle dénomination auprès des administrations ou lors d’un contrôle de police), mais les inconvénients en étaient nombreux : je la percevais comme une sorte de résurgence de l'étoile jaune ou du triangle rose de sinistre mémoire. En aucun cas elle ne saurait se substituer au changement d’état civil, et elle devrait, compte tenu de la relative évolution des pratiques, être aujourd’hui remplacée par la délivrance de pièces d’identité dérogatoires ne faisant mention que du seul nom d’usage, par anticipation de la future décision judiciaire, durant toute la phase de transition somatique (2). Il n'est pas de bon aloi d'en faire état dans la presse. Prenons garde que cela ne nous discrédite à nouveau.
Le 29 décembre, trois jours avant l'expiration de l’année, c'est un cadeau de Noël empoisonné que nous offrit Mireille DUMAS, récidivant sur France 2 en nous assénant derechef un coup bas médiatique. Cette fois, il s'agissait de l'émission "Bas les masques", consacrée au thème de l'ambiguïté : "Je ne suis pas celle que vous croyez". En l'occurrence, on atteint le summum de la confusion. On se croirait dans la Tour de Babel. Dans le plus grand désordre, on voit défiler devant nos yeux dépités et abasourdis: des transformistes, des travestis permanents, et une invitée supposée transsexuelle. la technique du melting-pot aboutit ici à la confection d’un cocktail impropre à la consommation. Au risque de me trop répéter, je dirais une fois de plus que je ne porte aucune estimation péjorative sur les participants, a priori au moins, mais que cet insupportable mélange des genres est de nature à nous être dommageable dans la mesure où le téléspectateur lambda n’est pas, sauf exception, au fait des subtiles différences qui distinguent pourtant de manière fondamentale des catégories humaines qui lui paraissent superficiellement assimilables. Le premier devoir d’une journaliste chevronnée comme Madame DUMAS devrait donc être de se montrer didactique et de ne pas sombrer dans un voyeurisme racoleur, au prix d'une présentation dénaturée des faits. Par ailleurs, plusieurs intervenants se sont complus à proférer d’ineptes discours. En l'espèce, la palme revient sans conteste à JOEL (faut-il écrire : JOELLE ?) qui n'éprouve aucun scrupule à alléguer que l'on ne peut véritablement devenir une femme si l’on est né de corps masculin : les transsexuels n’auront pas manqué d'apprécier à sa juste valeur le coup de poignard qui leur est traîtreusement porté par une personne qui feignait de leur être proche! Que l’intéressé(e) plaide pro domo, pour tenter de justifier sa propre ambiguïté, je n’y vois rien à redire, d’autant qu'elle confesse être un intersexuel plutôt qu’un transsexuel et semble répugner à toute idée de transformation physique, mais il est intolérable qu’au nom de ce qu'elle croit être elle prétende professer en lieu et place de toute une catégorie de personnes à laquelle elle est indéniablement étrangère. Au demeurant, je ne puis taire ici mon ressentiment ; il existe en effet une variété de travestis envers laquelle je n'éprouve ni considération, ni sympathie, ni indulgence : je veux parler de ceux que l’on dit burlesques. Si je veux bien accepter, au-delà de tous les tabous, qu’un garçon s’approprie ponctuellement ou continûment l'image de la femme, je suis en droit d’attendre de lui qu'il le fasse avec respect. Un travesti est un faussaire - je l'ai déjà écrit. Mais il existe des faussaires estimables et d’autres qui ne méritent que le dédain. J'ai déjà exposé ce qui suit : lorsque Goya peint un faux Rembrandt, il s'y adonne avec art et dévotion. Rien ne me met plus en rage que ces prétendus artistes qui font dans le trivial et le grotesque et ridiculisent la féminité en la caricaturant, pitreries et grimaces à l'appui. Les transsexuels sont suffisamment exposés à la dérision imbécile des esprits médiocres pour que l’on s’abstienne de conforter ces derniers dans leurs préjugés immatures. Me suis-je bien fait comprendre ? (3). Je n'épargnerai pas davantage SANDRINE qui affirme bien haut qu'elle a été médicalement reconnue comme vraie transsexuelle. Elle a attendu l'âge de 46 ans pour changer de rôle sexuel : cela ne lui confère pas assurément le droit de se targuer d’avoir eu jusqu’alors "une vie d'homme bien remplie" (sic) et de renchérir en revendiquant son passé masculin comme si elle brandissait un trophée, ajoutant pour achever d'enfoncer le clou : "je ne regrette rien" ! Si cette personne est vraiment depuis son enfance une femme en puissance, comment peut-elle afficher son passé viril avec une telle insistance ? Il est flagrant que contrairement aux transsexuels sincères, elle ne se sent pas le jouet d’une erreur de la nature. Son attitude est d’autant plus aberrante qu’elle émane d’un individu bardé de diplômes, dont plusieurs certificats de psychologie : c'est à ne plus savoir à quel Freud se vouer! Heureusement, ESMERALDA sauve in extremis une émission en perdition qui, bien que non consacrée aux transsexuels, porte par ricochet atteinte à leur réputation en les éclaboussant de discrédit. Bien qu’elle ne soit pas tout à fait des nôtres (puisque je crois deviner qu’elle n’est pas opérée et n’a pas l’intention de recourir à la conversion génitale), je veux rendre hommage à sa dignité et à sa beauté. Lorsque, aux temps héroïques de l'A.Ma.Ho, j'ai rencontré pour la première fois quelques unes de ces créatures somptueuses qui, contre toute attente, n'aspiraient pas à être délivrées de leurs organes masculins, leur choix m’a plongée dans un abîme de perplexité. Faut-il leur appliquer l’appellation de paratranssexuels (que m’avait suggérée naguère Élodie BARRIERE) ? Il est possible que leur psychisme se caractérise par la coexistence d'une dominante féminine et d'une composante masculine secondaire qui lui serait adjacente. Ces femmes - je ne saurais leur dénier cette qualité de leur identité profonde - gardent leur part de mystère. On ne peut leur faire grief de leur singularité tant elles portent avec amour et luxuriance la vénusté dans laquelle elles s’incarnent, même si leur engagement dans cette voie n’est pas total... Quelle que soit la nature subtile de son âme, ESMERALDA ne manque ni de classe, ni de séduction.
Janvier est enfin arrivé, et la lecture de C.D.T. m'apporte de nouvelles raisons de m'insurger. Je suis au comble de l’irritation à la découverte d’une lettre vindicative reçue à la rédaction et publiée en page 4 de notre numéro précédent daté de décembre. Il va sans dire que j'abonde dans le sens de la réponse pertinente qui lui a été faite dans nos colonnes, réponse à laquelle je ne puis que m’associer sans réserve. Toutefois, je me permettrai de compléter celle-ci sur quelques points sensibles. En premier lieu, je signale à notre interlocuteur anonyme que c’est grâce à cette "lutte militantiste" qui, selon ses dires, "ne correspond à rien", que nos homologues transalpins ont obtenu à l'arraché du Parlement de leur pays une loi portant statut de la transsexualité dès le mois d’avril 1982. Forts du soutien que leur apportait le Parti Radical de Marco PANELLA, les transsexuels du M.I.T. (4) ont multiplié les meetings, les manifestations de rue dans les grandes villes (notamment à Milan) et les campagnes de presse, et lors des débats parlementaires ayant préludé au vote de la loi, plusieurs d'entre eux se sont symboliquement enchaînés aux grilles de la Chambre des députés, sous une pluie battante, pour cristalliser publiquement la détermination de la communauté dont ils étaient porte-parole. Sans cette mobilisation exemplaire qui ne saurait être tenue pour stérile ou insignifiante, nos pairs italiens n'auraient pas bénéficié depuis dix ans de la reconnaissance de leurs droits, reconnaissance qui fait encore grandement défaut aux transsexuels de l’hexagone en dépit des récents arrêts rendus en Cour de Cassation. A titre d'exemple, il faut savoir qu’en moyenne, un jugement rectifiant l’état civil s’obtient en un mois de procédure chez nos voisins de la péninsule. Qui dit mieux ? Si notre affable correspondant prenait la peine de réfléchir, il s'apercevrait que c'est au moins pour partie en raison de notre dispersion que nous n'avons pas obtenu aujourd’hui l'équivalent de ce dont les italiens se sont dotés voici déjà une décennie. Au reste, tous les progrès sociaux n'ont-ils pas été conquis de haute lutte dans tous les domaines, ainsi que l’atteste l'histoire des hommes ? Comment croit-on que les congés payés ont été octroyés avec parcimonie aux travailleurs d'avant-guerre si ce n’est au terme de rudes affrontements politiques et syndicaux ? Et ce n’est là qu’une illustration parmi une multitude d'autres tout aussi édifiantes. En second lieu, s'il est vrai que les relations des homosexuels et des transsexuels ont souvent été conflictuelles, il n’en existe pas moins des homosexuels dont la hauteur de vue leur a permis de mieux nous comprendre et de nous accepter dans notre différence sans chercher à nous exclure ou à nous récupérer. Mon ami le Pasteur DOUCÉ était de ceux-là, de même que le Président de la R.H.I.F. Vincent LEGRET (décédé du SIDA l'an passé) qui avait su me témoigner sa compréhension et son estime tout en me concédant qu’il connaissait de nombreux homosexuels dont le regard porté sur les transsexuels demeurait chargé d’intolérance et parfois de mépris. J'ai moi-même déployé des trésors de persuasion pour sensibiliser les esprits (tant des homosexuels que des hétérosexuels) sur la différence fondamentale qui sépare l’homosexualité de la transsexualité. Mais je ne suis pas persuadée que ce soit en frappant les homosexuels de notre ostracisme que nous parviendrons à nous faire reconnaître dans notre spécificité. En troisième lieu, c'est un sophisme que de vouloir opposer le droit à la différence et le droit à l’indifférence. Les deux vont de pair, et le second ne peut que découler du premier. Je ne vois pas comment on cesserait de nous mettre en exergue sans nous avoir acceptés pour ce que nous sommes. Enfin, je ne puis rester sans réagir face au post-scriptum de notre contradicteur qui évoque le cas de Maud MARIN. Maud nous rapporte elle-même dans "Le saut de l’ange" quel fut le diagnostic du chirurgien qui l'opéra à Bruxelles lorsqu’il l'examina pour la première fois : "Cas limite entre la transsexualité et l’intersexualité" (chapitre 10). Maud n'était pas un pseudo-hermaphrodite comme Erik SCHINEGGER, son caryotype n'était au demeurant nullement atypique, et sa condition relevait probablement d'un hypogonadisme congénital, sans doute consécutif à sa naissance avant terme. Maud a donc tout à fait qualité à être des nôtres, d’autant que son vécu n’a en rien différé de celui des autres transsexuelles et qu’elle a souffert des mêmes souffrances que celles qui sont généralement infligées à nos semblables. Il serait par ailleurs inconvenant de l'exclure de notre communauté (celle-ci ne fût-elle que virtuelle) : Maud a été de toutes nos luttes depuis bien des années, elle s’est impliquée dans l'action militante parce qu’elle avait compris depuis longtemps que c’est la seule voie qui permette d'accéder à une réelle évolution de notre condition. Je ne reconnaîtrai jamais à quiconque le droit de la bannir de nos rangs. Et j’avoue avoir du mal à discerner ce qui peut inciter notre interlocuteur épistolaire à vouloir fustiger la solidarité et l’union qui devraient s’instaurer entre nous au-delà de nos disparités personnelles... sauf à supposer qu'il n'ait pas encore réussi à gérer sa nature particulière sans en éprouver je ne sais trop quelle culpabilité qui l'inciterait à se démarquer de ses homologues ! Si tel est le cas, il lui appartient de se réconcilier avec lui-même dans l'étroite intimité de son for intérieur.
Nos ancêtres gaulois avaient peur que le ciel ne leur tombe sur la tête. Après avoir essuyé vents et tempêtes à peine ponctuées d'éclaircies fugitives, je me surprends à partager leurs craintes. Devant le spectacle rétrospectif de tout le remue ménage qui nous accable depuis près d’une saison, je me demande ce que le futur nous réserve. Le chaud et le froid m'ont rendue frileuse et craintive, prudente et circonspecte.
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